Villiers de l’Isle-Adam — 1 : Villiers tel qu’en lui-même ou De l’autrefois à l’au-delà

Villiers de l’Isle-Adam — 1 : Villiers tel qu’en lui-même ou De l’autrefois à l’au-delà

14 janvier 2020 12 Par Félicie Dubois

Villiers de l’Isle-Adam
1838–1889

I

 

Jean Marie Math­ias Philippe Auguste, comte de Vil­liers de l’Isle-Adam, est mort le 18 août 1889. Il aurait eu 51 ans le 7 novem­bre suiv­ant. Roman­tique, catholique, roy­al­iste, révolté, idéal­iste, poète, lyrique, trag­ique, cel­tique, mys­tique, baroque ; don Qui­chotte et Ham­let ; naïf et con­fi­ant, un ange déca­dent — Un génie ! nous le com­prîmes tel, témoigne Stéphane Mallarmé.

Sait-on ce que c’est qu’écrire ? Inter­roge celui-ci, un an après la mort de son ami, une anci­enne et très vague mais jalouse pra­tique, dont gît le sens au mys­tère du cœur. Qui l’accomplit, inté­grale­ment, se retranche. […] Je sais bien, avec mon sens de témoin d’un des­tin extra­or­di­naire, que per­son­ne jamais ne présen­ta, approché, ou ici racon­té, le car­ac­tère de l’authentique écrivain, […] comme ce cama­rade. [1]

 

Mathias

 

Dans la nuit du 2 mai 1857, en France, au cen­tre de Paris, un ado­les­cent aux cheveux blonds et longs, un mètre soix­ante-dix env­i­ron, front large, yeux bleu pâle, nez court, teint blême, vêtu comme un barde bre­ton, s’en­gage rue du Mont-Tha­bor. Agir ! com­ment ? je n’en sais rien, mar­monne-t-il. Quoi faire, que résoudre, quels hommes aller trou­ver ? Je ne puis le savoir encore. Mais agir, agir, agir ![2] Il entre dans l’im­meu­ble sis au numéro 6, monte au pre­mier étage et sonne. Adèle Col­in, la gou­ver­nante, ouvre et s’é­tonne. L’in­con­nu vis­i­teur demande à voir le maître, Alfred de Mus­set. « Non, c’est impos­si­ble » répond Adèle. La famille toute en pleurs est réu­nie dans le salon qui précède la cham­bre mor­tu­aire. « Je n’oserais pas vous annon­cer » ajoute-t-elle[3]. Le jeune homme se détourne, regard som­bre. Veux-tu que je laisse mourir en silence l’énigme de ma vie ?[4]dit-il, bien bas dans l’om­bre. Puis, longeant le jardin des Tui­leries : Il faut que le monde sache un peu qui je suis…[5]

Le presqu’enfant se nomme Jean Marie Math­ias Philippe Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam ; il a dix-huit ans.

 

Alfred de Mus­set par lui-même (1833)

 

Alfred et Math­ias (ain­si que ses par­ents l’appellent) ont beau­coup en com­mun : tous deux sont aris­to­crates en des temps fort bour­geois. Le pre­mier, céli­bataire, sans enfant ; le sec­ond épousera sa femme de cham­bre in extrem­is — la mère de son unique fils : Vic­tor dit Totor, le dernier des Vil­liers de L’Isle-Adam qui décédera sans descen­dance en 1901.

Mais tan­dis qu’Al­fred était parisien, né dans une famille de libéraux éclairés et for­tunés, Math­ias est provin­cial, né dans une famille monar­chiste, enne­mie du Sec­ond Empire, catholique et désar­gen­tée. Mus­set s’a­mu­sait à pré­ten­dre qu’il descendait de Jeanne d’Arc ; Vil­liers revendique très sérieuse­ment le trône de Grèce : le sang bleu du fon­da­teur de l’Or­dre de Malte, héroïque défenseur de Rhodes assiégée par Soli­man en 1521, coule dans ses veines. On dit de notre Mai­son : « Plus noble que le Roi ! » Je suis vingt-deux fois comte ! — répète-t-il, exalté.

 

Vil­liers de l’Isle-Adam, pho­tographié par Car­jat (1865)

 

Jean Marie Math­ias Philippe Auguste, comte de Vil­liers de l’Isle-Adam, est né dans l’Évêché de Saint-Brieuc, rue Saint-Benoît, le 7 novem­bre 1838. Orig­i­naire d’Île-de-France, une branche de la famille s’est instal­lée en Bre­tagne en 1670. Son nom est un hon­neur, une charge ; il est par­mi les plus anciens de l’armorial.[6]

Élevé au sein d’un catholi­cisme rig­oriste, Math­ias éprou­ve ses pre­mières émo­tions artis­tiques en assis­tant aux spec­ta­cles de la foi cel­tique : pro­ces­sions et calvaires.

Son père, l’excentrique mar­quis Joseph-Tou­s­saint de Vil­liers de l’Isle-Adam, se ruine en achetant des ter­res à crédit qu’il fouille à la recherche de tré­sors cachés par ses aïeux (depuis la Ter­reur, le sous-sol de la Bre­tagne — Terre promise des Chouans — est une mine d’or, croit-il.) Joseph-Tou­s­saint creuse en vain. Il effectue de nom­breux allers-retours en prison, pour dettes.

Sa mère, Marie-Françoise Le Nepvou de Car­fort, dite Francine, dont la lignée remonte aux Croisés, ne s’oc­cupe pas de son fils. Elle-même aban­don­née par sa géni­trice, elle con­fie son unique enfant à celle qui l’a élevée : Made­moi­selle Marie-Féli­cie Daniel de Kérinou.

Tante Kéri­nou est con­va­in­cue du génie de son neveu (l’enfant com­pose poèmes et mélodies depuis son plus jeune âge) ; Joseph-Tou­s­saint compte sur son fils pour redor­er le bla­son des Vil­liers de l’Isle-Adam. Math­ias se donne dix ans pour y parvenir.

 

Le con­trat de mariage de Joseph-Tou­s­saint et Francine stip­ule que tante Kéri­nou pour­voira aux besoins de cha­cun — et notam­ment à l’é­d­u­ca­tion de l’en­fant unique —, à con­di­tion qu’ils habitent tous ensem­ble. C’est ain­si que la famille vit sur sa cas­sette bien gar­nie. Math­ias fréquente plusieurs étab­lisse­ments sco­laires au gré des déboires de son père, con­traint de démé­nag­er sans arrêt (Tréguier, Rennes, Laval, Vannes). Ses par­ents ne s’entendent pas et se sépar­ent fréquem­ment. La sit­u­a­tion fait jas­er dans le Lan­derneau ; les Vil­liers — tante Kéri­nou com­prise — émi­grent à Paris. Ils résolurent de réalis­er leur petit bien, de ven­dre tout, et, munis de leurs quelques sacs d’écus, de s’en aller atten­dre dans quelque coin per­du de la for­mi­da­ble ville, la vic­toire défini­tive du dernier des Vil­liers de l’Isle-Adam, qui, ils en avaient la foi naïve, devait avec son cerveau et sa plume, leur recon­quérir la for­tune et l’illustration que leurs ancêtres avaient achetées avec leur épée et leur sang.[7]

 

“La musique aux Tui­leries” Édouard Manet (1862)

 

À Paris, Math­ias pro­duit d’aimables poèmes roman­tiques qu’il déclame en s’ac­com­pa­g­nant au piano (l’adolescent est un mélo­mane aver­ti) et qu’il pub­lie, à compte d’au­teur, avec l’ar­gent de tante Kéri­nou. Deux Essais de poésie en 1858[8], puis Pre­mières Poésies, en 1859[9] (dédiées à M. le comte Alfred de Vigny, de l’Académie Française) inspirés par Hugo et Musset.

 

Le jeune artiste fréquente le salon d’un cousin à la mode de Bre­tagne, le comte Hyacinthe du Pon­tavice de Heussey (né en 1814 à Tréguier), de vingt-qua­tre ans son aîné, pro­gres­siste et anti­cléri­cal — totale­ment opposé aux opin­ions des Vil­liers —, grand ami de Marie d’Agoult (moins con­nue sous son nom d’écrivaine, Daniel Stern), maîtresse de Franz Liszt et mère de Cosi­ma, future épouse de Richard Wagner.

 

Hyacinthe et Math­ias s’admirent mutuelle­ment ; capa­bles de dis­sert­er pen­dant des heures sans être d’accord, ils s’adorent. Au sec­ond étage de l’Hôtel d’Orléans, près du Palais Roy­al, l’aîné ini­tie son cadet aux nou­veaux évangiles de l’époque : le Pos­i­tivisme d’Auguste Comte, le Social­isme de Saint-Simon (Fouri­er, Proud­hon) et l’Occultisme d’Éliphas Levi. Par-dessus tout, Pon­tavice enseigne à Vil­liers la philoso­phie de Georg Wil­helm Friedrich Hegel.

 

L’Hégélisme (autrement dit : L’Idéalisme) influ­encera le Sym­bol­isme, Vil­liers de l’Isle-Adam en est tout pénétré. Révolté par la fini­tude des êtres — ce qui a com­mencé un jour est fini depuis tou­jours —, épris d’absolu et d’éternité, il épouse la pen­sée du philosophe alle­mand qui proclame la supré­matie de l’Esprit sur la Réalité.

 

Math­ias est blessé d’être né.

L’existence est une tragédie ; la nais­sance, une mort annoncée.

Tout le boule­verse : une feuille qui tombe, une fleur qui se fane, un oisil­lon cro­qué par un chat, un chat écrasé par un cheval, un cheval mené à l’abattoir. La vie est mourante dès le pre­mier cri poussé. Tul­lia Fab­ri­ana, demi-déesse hégéli­enne, con­fesse dans le roman que le jeune homme est en train d’écrire : Je ne sais pas me sat­is­faire de ce qui dure peu ; je n’ai point d’enthousiasme pour ce qui finit.[10]

 

Charles Baude­laire appa­raît par­fois au cours des soirées salon­nières du cousin Pon­tavice. Math­ias — qui con­naît la poésie du réprou­vé et a lu ses tra­duc­tions d’Edgar Alan Poe —, le suit dans les cafés au pied de la butte Mont­martre, le plus sou­vent à la Brasserie des Mar­tyrs où l’auteur des Fleurs du mal (récem­ment con­damné par la six­ième cham­bre du tri­bunal cor­rec­tion­nel de la Seine pour out­rage à la morale publique et aux bonnes mœurs) accepte de partager quelques bocks de bière avec lui. Le jeune homme boit les paroles du maître. Il se tait ; il écoute. Sois tou­jours poète, même en prose[11], lui con­seille Baude­laire en lui dédi­caçant un exem­plaire de son Richard Wag­n­er et Tannhäuser à Paris[12]— lequel con­duit Vil­liers vers un champ musi­cal inouï.

 

Finis les aimables poèmes roman­tiques, Charles le Pes­simiste lui a souf­flé le doute.

Math­ias se coupe les cheveux et portera doré­na­vant mous­tache et bar­bi­chette à la manière des mousquetaires.

 

C’est égale­ment à la Brasserie des Mar­tyrs, 75 rue des Mar­tyrs, alors hors-bar­rière, que Vil­liers de l’Isle-Adam ren­con­tre Cat­ulle Mendès, un lit­téra­teur mondain qui devient immé­di­ate­ment son ami et le restera, mal­gré leurs nom­breuses brouilles, jusqu’à la fin.

 

Auguste

 

À vingt-qua­tre ans, tou­jours grâce à la générosité de tante Kéri­nou, Vil­liers pub­lie son pre­mier roman à compte d’auteur. Isis[13] est dédié au cousin Pon­tavice : Per­me­t­tez-moi, Mon­sieur et bien cher ami, de vous offrir cette étude en sou­venir des sen­ti­ments de sym­pa­thie et d’ad­mi­ra­tion que vous m’avez inspirés. Isis est le titre d’un ensem­ble d’ou­vrages qui paraîtront, si je dois l’e­spér­er, à de courts inter­valles : c’est la for­mule col­lec­tive d’une série de romans philosophiques ; c’est l’X d’un prob­lème et d’un idéal ; c’est le grand incon­nu. L’Œu­vre se défini­ra d’elle-même, une fois achevée. Croyez, en atten­dant, que je suis heureux d’in­scrire votre nom sur la pre­mière page.

A. Vil­liers de l’Isle-Adam

 

Le pre­mier texte impor­tant d’Auguste (ain­si qu’il signe à présent), ambitieux pro­gramme dont la suite ne paraî­tra jamais, annonce son chef-d’œu­vre inter­minable­ment remanié, resté inachevé : Axël. Il porte en ger­mes la total­ité des drames du génie qui s’a­vance. Un chant méta­physique et poé­tique, deux ter­mes syn­onymes dans l’esprit de l’auteur.

 

Isis se déroule à Flo­rence (comme Loren­za­c­cio), mais en 1788 (plutôt qu’en 1537). Der­rière la con­ver­sa­tion mondaine et les intrigues de pou­voir, c’est la dif­fi­culté de CROIRE après les boule­verse­ments nés de la philoso­phie des Lumières qui irrigue l’ensemble du texte. Vil­liers de l’Isle-Adam défend la Tra­di­tion, le passé qui survit dans le présent, l’immuable, l’éternel, la trans­mis­sion de généra­tions en généra­tions, une con­ti­nu­ité qui va du pre­mier au dernier, car, écrit-il, il faut tou­jours en venir au com­mence­ment, c’est-à-dire au non-sens, au mys­tère, à l’immémorial, à l’absurde. Com­ment com­pren­dre l’Art si l’on exclut les Reli­gions du champ de la Cul­ture ? inter­roge-t-il. À l’arrogance uni­ver­sal­iste qui fait tab­u­la rasa du jadis, Vil­liers oppose l’humilité d’une mémoire com­mune tis­sée de mythes et de légen­des, racines de l’Humain dans son human­ité. Ah ! les enfants de la Chaldée, errant sur les mon­tagnes au milieu du vent noc­turne, la ressen­taient bien, cette Poésie qui est la con­science de la nature, et ils avaient bien rai­son d’at­tach­er d’un regard de foi dépas­sant les pro­grès futurs leurs obscures des­tinées au cours lumineux d’une étoile…

 

À l’exception d’une cri­tique élo­gieuse de Théodore de Banville, Isis passe inaperçu.

Empêtré dans ses ailes d’archange, Auguste se réfugie à l’ab­baye de Solesmes où le père abbé Dom Guéranger, restau­ra­teur de l’Ordre Béné­dictin en France, ami de tante Kéri­nou, a pour mis­sion de raviv­er sa foi catholique défaillante.

 

Après un pre­mier séjour de trois semaines à Solesmes, Auguste ren­tre à Paris où il retrou­ve ses com­pars­es de la Brasserie des Mar­tyrs, par­mi lesquels une liai­son fatale : Louise Dyon­net. Mar­iée, séparée, deux enfants, elle est plus âgée que lui, qui en est fou. Vil­liers sait qu’elle fréquente d’autres hommes (dont son ami Cat­ulle Mendès), qu’importe. Il dépense l’argent de tante Kéri­nou afin de s’acquitter des nom­breuses dettes con­trac­tées par la demi-mondaine.

Puis il rompt leur rela­tion et retourne à Solesmes.

Auguste s’y plaît d’autant mieux que l’abbaye est alors une sorte de cen­tre de dés­in­tox pour célébrités parisi­ennes. Deux pos­i­tivistes très en vogue y tien­nent qua­si-salon : Hip­poly­te Taine, philosophe ami d’Ernest Renan, et Émile Lit­tré, l’auteur du fameux dic­tio­n­naire de la langue française.

 

Dessin de Vic­tor Hugo réal­isé pen­dant une séance de spiritisme

 

Aux lende­mains de la Révo­lu­tion, l’église catholique en France a per­du sa superbe. Tout au long du dix-neu­vième siè­cle, elle essaie de la retrou­ver en menant une guerre aux forces enne­mies — pos­i­tivistes, social­istes, occultistes — qui se ter­min­era en 1905 par l’adoption de la loi con­cer­nant la sépa­ra­tion des Églis­es et de l’État. D’ici là, Rome se rad­i­calise en pro­mul­guant deux nou­veaux dogmes pour le moins… surprenants.

 

Le pre­mier est celui de « l’Immaculée Con­cep­tion » qui n’est pas, comme on le croit trop sou­vent, la con­cep­tion vir­ginale de Jésus par Marie, mais se rap­porte au béné­fice accordé à celle-ci d’avoir été rachetée par le Ciel dès sa pro­pre con­cep­tion : elle est sine labe orig­i­nali con­cep­ta (conçue sans pêché orig­inel). Une sub­til­ité théologique dont les catholiques sont friands. La doc­trine est con­sacrée par une bulle pon­tif­i­cale de Pie IX le 8 décem­bre 1854. Qua­tre ans plus tard, pour enfon­cer le clou dans la croix, la Vierge appa­raît à une petite bergère de qua­torze ans, Bernadette Soubirous, dans une grotte de Lour­des. Elle lui dit, en patois : Que soy era Immac­u­la­da Coun­cep­ciou (« Je suis l’Immaculée Con­cep­tion. ») Il fal­lait oser : Rome l’a fait.

En 1870, au con­cile Vat­i­can I, un sec­ond dogme sor­ti de la sainte calotte est voté : L’Infaillibilité Pon­tif­i­cale (autrement dit : « le pape ne peut pas se tromper. ») C.Q.F.D.

 

Au même moment, l’ésotérisme — pythagorisme, gnose, alchimie, astrolo­gie, her­métisme — pas­sionne les élites français­es. En 1802, déjà, François-René de Chateaubriand s’en inquié­tait : On a des devins quand on n’a plus de prophètes, des sor­tilèges quand on renonce aux céré­monies religieuses, et l’on ouvre les antres des sor­ciers quand on ferme les tem­ples du Seigneur.[14]

N’importe quelle coterie née de la dernière pluie revendique la même légitim­ité que celle attribuée au judéo-chris­tian­isme depuis les siè­cles des siè­cles. Après le culte révo­lu­tion­naire de La Rai­son, puis celui de L’Être Suprême, tout au long du dix-neu­vième, les « saints crétins » prô­nant un syncréti(ni)sme alam­biqué pul­lu­lent dans les Salons de la cap­i­tale : Allan Kardec alias Dénizard Hip­poly­te dit Léon Rivail, fon­da­teur du spiritisme (que Vic­tor Hugo pra­tique avec allé­gresse) ; Madame Blavatsky alias Hele­na Petro­v­na Von Hahn, fon­da­trice de la Société Théosophique (dont le but est tout sim­ple­ment d’éradiquer le judéo-chris­tian­isme de la sur­face du globe — sans doute l’une des graines les plus pro­lifiques de l’antisémitisme qui fera flo­res très bien­tôt) ; le Sâr Péladan alias Joseph-Aimé Péladan, écrivain et occultiste, qui renou­velle l’Ordre de la Rose-Croix (dont Vil­liers est mem­bre, tout comme Érik Satie) ; Papus alias Gérard Encausse, médecin et Grand Maître de l’Ordre Mar­tin­iste (organ­i­sa­tion maçon­ni­co-ésotérique) ; enfin, celui que vénèrent Hon­oré de Balzac, Madame Han­s­ka, Théophile Gau­ti­er, Alexan­dre Dumas, Odilon Redon, Claude Debussy, Cat­ulle Mendès et Vil­liers de l’Isle-Adam : Éliphas Levi, alias Alphonse-Louis Con­stant. Son Dogme et Rit­uel de la Haute Magie, pub­lié en 1856 (l’année de la nais­sance de Sig­mund Freud), ain­si que le vol­ume inti­t­ulé La Clef des Grands Mys­tères, pub­lié en 1859, imprèg­nent pro­fondé­ment les pages d’Axël.

(Nous y revien­drons dans l’Épisode 3.)

 

À l’issue de son sec­ond séjour à l’abbaye de Solesmes, Vil­liers ren­tre à Paris où il con­tin­ue de dépenser, dans les cafés, la for­tune de tante Kéri­nou déjà bien entamée par la ruée vers l’or armor­i­cain de son père. Ray­on­nant, mag­né­tique — à ce moment de la jeunesse dans lequel ful­gure le des­tin entier[15] — l’auguste héros des Let­tres aux cheveux ébou­rif­fés, tombant sur le col de four­rure d’un pardessus élimé, se fait remar­quer. Il était, lui, ce folio authen­tique, prêt tou­jours — appa­rais­sait, aus­si, de quelque pro­fondeur de poches la can­dide réal­ité d’un papi­er […] la page sur quoi on écrit, évo­ca­toire et pure, à moitié il la cachait, la mon­trait aus­si, avec inquié­tude jusqu’à ce qu’il sen­tît une inter­ro­ga­tion amie s’y pos­er et la tirât, vic­to­rieuse. [16]

 

Stéphane Mal­lar­mé par Édouard Manet (1876)

 

Vil­liers de l’Isle-Adam et Stéphane Mal­lar­mé se ren­con­trent chez Cat­ulle Mendès, à Choisy-le-Roi, en sep­tem­bre 1864. Sim­ple­ment, on le ren­con­tra, ce fut tout.[17] Un coup de foudre du même feu que celui qui tra­ver­sa Mon­taigne et La Boétie. L’idéalisme de Vil­liers boule­verse Mal­lar­mé, sa for­mi­da­ble voca­tion sub­jugue le jeune poète. Auguste recon­naît en Stéphane un frère, un com­pagnon ; ils savent tous deux qu’ils avan­cent dans la même direction.

 

Vil­liers et Mal­lar­mé en sont con­va­in­cus : la poésie est une espèce de sor­cel­lerie évo­ca­toire (selon l’expression de Baudelaire).

Vil­liers écrit, dans Axël[18]: Tout verbe, dans le cer­cle de son action, crée ce qu’il exprime. Et Mal­lar­mé, à Ver­laine : Quoi ? c’est dif­fi­cile à dire : un livre, tout bon­nement, en maints tomes, un livre qui soit un livre, archi­tec­tur­al et prémédité, et non un recueil des inspi­ra­tions de hasard, fussent-elles mer­veilleuses… J’irai plus loin, je dirai : le Livre, per­suadé qu’au fond il n’y en a qu’un, ten­té à son insu par quiconque a écrit, même les Génies. L’explication orphique de la Terre, qui est le seul devoir du poëte[19] et le jeu lit­téraire par excel­lence : car le rythme même du livre alors imper­son­nel et vivant, jusque dans sa pag­i­na­tion, se jux­ta­pose aux équa­tions de ce rêve…[20]

 

Toute sa vie Mal­lar­mé a rêvé du livre ultime qui sor­ti­rait le néant de l’absence.

Entrap­erçu, ce fut : Un coup de dés jamais n’abolira le hasard.[21]Poème per­for­matif qu’il faut VOIR pour entendre.

 

Villiers

 

Dans les six­ties du dix-neu­vième, après les Roman­tiques, c’est au tour des Par­nassiens de se grouper en un mou­ve­ment poé­tique exces­sive­ment for­mal­iste, imper­son­nel, austère, éru­dit, sur­chargé d’un exo­tisme au ser­vice exclusif de « la beauté », un art pour l’art libre de toute con­tin­gence comme le définit Théophile Gau­ti­er. Théodore de Banville, Lecon­te de L’Isle, José-Maria de Here­dia, Sul­ly-Prud­homme, François Cop­pée, Ana­tole France, Léon Dierx, Cat­ulle Mendès, Paul Ver­laine, Stéphane Mal­lar­mé, Vil­liers de L’Isle-Adam… ont en com­mun, par dessus tout, d’être hos­tiles à la pro­duc­tion lit­téraire indus­trielle du Sec­ond Empire.

Fran­cisque Sarcey — autorité jour­nal­is­tique du quo­ti­di­en con­ser­va­teur et bien-pen­sant Le Temps (qu’Alphonse Allais s’amuse à par­o­di­er ; Cf. Alphonse Allais) —, dénonce le Par­nasse comme une école très encom­brante.

Ver­laine, Mal­lar­mé et Vil­liers de l’Isle-Adam s’en détachent rapi­de­ment au nom du Sym­bol­isme qui favorise l’impression ; l’ombre portée plutôt que l’objet éclairé, les tran­si­tions d’une gamme plutôt que la note jouée. Le Grand Inspi­ra­teur de cette nou­velle doc­trine n’est autre que Charles Baude­laire dont « la théorie des cor­re­spon­dances » est l’assise.

 

Poe et Baude­laire par Manet

 

Same­di 28 avril 1866, Stéphane Mal­lar­mé, qui tra­vaille à son inter­minable poème Héro­di­ade, écrit à Hen­ri Caza­lis, ami de prime jeunesse : Oui, je le sais, nous ne sommes que de vaines formes de la matière, — mais bien sub­limes pour avoir inven­té Dieu et notre âme. 

Puis mar­di 24 sep­tem­bre 1867, à Vil­liers : Ma pen­sée a été jusqu’à se penser elle-même et n’a plus la force d’évoquer en un Néant unique le vide dis­séminé en sa porosité. J’avais, à la faveur d’une grande sen­si­bil­ité, com­pris la cor­réla­tion intime de la Poësie avec l’Univers, et, pour qu’elle fût pure, conçu le des­sein de la sor­tir du Rêve et du Hasard […] Vrai­ment, j’ai bien peur de com­mencer (quoique, certes, l’Éternité ait scin­til­lé en moi et dévoré la notion sur­vivante du Temps) par où notre pau­vre et sacré Baude­laire[22] a fini. Par­don­nez-moi donc mon silence […] et aimez-moi comme je vous aime…

 

Tan­dis que Stéphane s’enfonce dans une crise exis­ten­tielle qui l’isole et l’enferme, Auguste tombe amoureux. Cat­ulle Mendès a épousé Judith Gau­ti­er, la fille aînée de Théophile ; Vil­liers veut épouser Estelle, sa cadette. L’affaire se présente plutôt bien : la jeune fille appré­cie la cour de l’écrivain, elle est séduite, con­quise enfin… Hélas ! Tante Kéri­nou s’oppose à ce qu’elle con­sid­ère comme une mésal­liance et men­ace son neveu de lui couper les vivres s’il ne renonce pas au pro­jet. Sans argent, Auguste est coincé. Dans une let­tre du 3 jan­vi­er 1867, il con­fesse à Théophile Gau­ti­er : Je suis pro­fondé­ment pénétré de cha­grin ; mais la sit­u­a­tion n’a pas d’issue, je suis for­cé de le recon­naître. Mal­gré ce que j’ai ten­té, ma famille me refuse tout : con­sen­te­ment et argent néces­saire ; je ne puis gag­n­er ma vie avec le genre de tal­ent que j’ai, enfin ce n’est qu’obstacle et impos­si­bil­ité.[23]

 

Deux ans plus tard, en juin 1869, Judith Gau­ti­er, Cat­ulle Mendès et Vil­liers de l’Isle-Adam, accom­pa­g­nés par la can­ta­trice Augus­ta Holmes (la maîtresse de Mendès), tous qua­tre folle­ment wag­nériens — alors que le musi­cien n’a pas bonne presse en France, sa musique pleine d’arrière-pensées ger­man­istes insup­porte l’Empire —, voy­a­gent jusqu’en Suisse, à Trib­schen, près de Lucerne, où rési­dent Richard Wag­n­er et sa femme Cosi­ma. On sait en quel paysage de mon­tagnes, de lacs, de val­lées et de forêts s’élevait, à Triebchen (sic), la mai­son de Wag­n­er, se sou­vient Vil­liers.[24]

Selon son habi­tude de con­teur prodigieux, Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam offre à son hôte une lec­ture de La Révolte[25], drame en un acte qui sera joué quelques mois plus tard à Paris, au théâtre du Vaude­ville (pour cinq représen­ta­tions seulement).

Après le départ des Français, Cosi­ma écrit à Judith : Je vous dirai que nous avons beau­coup par­lé de la pièce de M. de Vil­liers, et que nous sommes tombés d’accord sur l’immense tal­ent qu’elle révèle.[26]

 

Tout à leur fièvre wag­néri­enne, les trois amis retour­nent voir le mae­stro l’été suiv­ant. Accom­pa­g­nés, cette fois, par Camille Saint-Saëns et Hen­ri Duparc, Judith Gau­ti­er, Cat­ulle Mendès et Auguste Villers de l’Isle-Adam arrivent à Trib­schen le jour de la déc­la­ra­tion de guerre de la France à la Prusse (19 juil­let 1870). L’atmosphère est on ne peut plus ten­due. Vil­liers ne s’en soucie guère, et, en hom­mage à Richard Wag­n­er, il donne une lec­ture de son work in progressAxël —, qui laisse tout le monde sans voix.

Les Français quit­tent rapi­de­ment la Suisse.

Avant de remon­ter à Paris, Judith, Mendès et Vil­liers s’arrêtent en Avi­gnon chez Stéphane Mal­lar­mé alors pro­fesseur d’anglais dans un étab­lisse­ment sco­laire de la ville.

 

Au con­traire de Vil­liers, Mal­lar­mé s’est résolu à « entr­er dans le civ­il » (il est mar­ié). Son éprou­vante crise exis­ten­tielle finale­ment tra­ver­sée, il se réjouit de pou­voir lire à ses amis un exem­ple de sa nou­velle manière lit­téraire : des frag­ments d’Igi­tur, un con­te resté inachevé, pub­lié à titre posthume[27], l’histoire du dernier descen­dant d’une lignée antique dont le sort dépend d’un sim­ple coup de dés.

Judith et Cat­ulle sont telle­ment déroutés qu’ils pren­nent au plus vite un train pour Paris. Auguste est embal­lé. Il passe tout le mois d’août chez Stéphane, sa femme Maria et leur fille Geneviève.

 

“La Hideuse Guerre, Sedan” Féli­cien Rops (1870)

 

Le 2 sep­tem­bre 1870, l’armée française est battue par les troupes de Bis­mar­ck à Sedan ; Napoléon III capit­ule devant les Alle­mands. Le 4 sep­tem­bre, la IIIème République est déclarée. Le 19, début du siège de Paris par les Prussiens qui va dur­er cent trente-huit jours ; on mange les chiens, les chats, les rats et les ani­maux du Jardin des Plantes. Léon Gam­bet­ta s’envole en bal­lon depuis la butte Mont­martre dans l’espoir de lever une armée en province. Le 19 jan­vi­er 1871, dans la galerie des Glaces du Château de Ver­sailles, le roi de Prusse se fait sacr­er empereur sous le nom de Guil­laume 1er. La France perd l’Alsace et la Lor­raine. L’Armistice signé le 26 jan­vi­er 1871 mal augure de l’avenir. (C’est le moins que l’on puisse dire.)

 

À l’intérieur des bar­rières entourant la cap­i­tale, les Parisiens sont dans la rue, furieux d’une telle abdi­ca­tion. Adolphe Thiers, nom­mé chef du pou­voir exé­cu­tif, demande à la Garde Nationale de ren­dre les canons, mais les sol­dats frater­nisent avec la pop­u­la­tion (« cross­es en l’air ! »). Le 26 mars 1871, la Com­mune Libre de Paris est proclamée. Elle va dur­er soix­ante-treize jours. (Deux mois et demi d’anarchisme appliqué.)

 

C’est à Mont­martre que la pop­u­la­tion a dit Non avec le plus de con­vic­tion : Non aux Alle­mands et Non aux Ver­sail­lais. Les Com­mu­nards sont pour­suiv­is jusqu’à Belleville et Ménil­montant où ils sont fusil­lés entre les sépul­tures du Père-Lachaise.

La dernière bar­ri­cade tombe le 28 mai. À l’issue de la Semaine Sanglante, on dénom­bre plus de vingt mille morts dans les rangs des insurgés et des mil­liers de déportés en Nou­velle Calé­donie (dont Louise Michel).

 

Au début de la résis­tance pop­u­laire, Vil­liers de l’Isle-Adam est Com­mu­nard : tout ce qui peut nuire aux intérêts de la bour­geoisie l’enthousiasme. Cepen­dant, effrayé par la rad­i­cal­i­sa­tion du mou­ve­ment, il finit par se faire oubli­er sans pour autant rejoin­dre les Versaillais.

 

Vil­liers fait ce que font les écrivains : il écrit, et per­son­ni­fie sa vision exécrée du « bour­geois », matéri­al­iste et mer­can­tile, en créant le per­son­nage de Tribu­lat Bon­homet dans un con­te ini­tiale­ment inti­t­ulé Claire Lenoir[28](revu maintes fois comme la plu­part de ses textes). Le doc­teur Bon­homet incar­ne toutes les hor­reurs de la men­tal­ité bour­geoise, pos­i­tiviste et triv­iale. Mais tan­dis que ses ancêtres étaient, sim­ple­ment, des imbé­ciles — le Mon­sieur Prud­homme d’Henry Mon­nier, le phar­ma­cien Homais de Gus­tave Flaubert —, Bon­homet est méchant, voire même… satanique. Mon hilar­ité me ter­ri­fie moi-même, ricane-t-il, tel un Faust grotesque. (Et l’on se met à penser au Père Ubu d’Alfred Jarry…)

 

Le 13 août 1871, Auguste est frap­pé par un drame per­son­nel qui l’emporte sur la tragédie de l’Histoire : la mort de tante Kéri­nou. Pro­fondé­ment attaché à sa bonne maman, le jeune homme en est très affec­té. Sans compter (ou plutôt si, pré­cisé­ment) que le décès de la vieille dame le plonge dans un dénue­ment extrême. Vil­liers ne peut pas deman­der de l’aide à ses par­ents, Joseph-Tou­s­saint et Francine sont plus dému­nis encore que leur fils.

Afin de pay­er les mod­estes loy­ers des gar­nis qu’il occupe, Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam est « fou guéri » dans un asile d’aliénés, puis pro­fesseur de boxe dans un gym­nase des faubourgs. Il som­bre dans cette mis­ère dev­enue mythique qui inspire à Ver­laine son recueil Les Poètes Mau­dits (dont Vil­liers est une fig­ure exemplaire).

 

“La dame aux éven­tails” por­trait de Nina de Cal­lias par Édouard Manet (1874)

 

Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam se con­sole en fréquen­tant le salon de Nina de Villard.

Pas besoin d’un habit pour être reçu chez moi : un son­net suf­fit — prévient-elle.

Entre deux escapades avec Arthur Rim­baud, Paul Ver­laine lui écrit celui-ci :

 

Des yeux tout autour de la tête

Ain­si qu’il est dit dans Murg­er[29]

Point très bonne. Un esprit d’enfer

Avec des rires d’alouette[30]

 

Anne-Marie Gail­lard dite Nina, née en 1843, est poète, musi­ci­enne, excel­lente pianiste, adepte du spiritisme, amie des anar­chistes. Sa sil­hou­ette appa­raît dans un tableau d’Édouard Manet qui la représente alan­guie sur un sofa, entourée d’éventails chi­nois. Divor­cée du jour­nal­iste Hec­tor de Cal­lias, Nina a con­servé la par­tic­ule et pris le nom de jeune fille de sa mère, Madame Vil­lard, laque­lle ne se déplace jamais sans ses deux chiens, ses trois chats, et son petit singe en per­ma­nence assis sur ses épaules. Les deux femmes sont célèbres, à Paris, pour le salon qu’elles tien­nent, nor­male­ment le jeu­di mais finale­ment presque tous les soirs de la semaine, jusqu’aux heures avancées de la nuit ; rue Chap­tal d’abord, puis rue de Lon­dres et de Turin, enfin aux Batig­nolles, rue des Moines.

 

Chez Nina on récite des poèmes, on joue de la musique, on mange, on boit, et on reste couch­er quand on n’a pas où aller. Un ate­lier de détraquage cérébral, selon les frères Goncourt, où, jusque très tard dans la nuit, un céna­cle de jeunes et révoltées intel­li­gences se livraient, fou­et­tées par l’alcool, à toutes les ébauch­es de la pen­sée, à toutes les clowner­ies de la parole, remuant les para­dox­es les plus crânes, et les esthé­tiques les plus sub­ver­sives, dans la surex­ci­ta­tion d’une jolie femme, d’une muse légère­ment démente.[31]

 

L’amant en titre de Nina se nomme Charles Cros, le plus lumineux agré­gat qui jamais ray­on­na d’un front, selon Cat­ulle Mendès qui ne l’aime pas. Math­é­mati­cien, chimiste, poète, lin­guiste ; objet d’étude d’Alphonse Allais qui l’adore ; inven­teur du phono­graphe (que l’américain Thomas Edi­son met­tra au point) et auteur, entre autres, d’un poème — Le hareng saur — appris par cœur par les enfants des écoles lorsque l’on appre­nait encore par cœur :

 

Il était un grand mur blanc – nu, nu, nu,

Con­tre le mur une échelle — haute, haute, haute,

Et, par terre, un hareng saur, sec, sec, sec.

Il vient, ten­ant dans ses mains — sales, sales sales,

Un marteau lourd, un grand clou — pointu, pointu, pointu,

Un pelo­ton de ficelle — gros, gros, gros.[32]

 

C’est de son ami­tié avec Charles Cros que naît, dans l’esprit de Vil­liers, le pro­jet d’un roman fan­tas­tique : L’Ève future. Une his­toire d’androïde que Philip K. Dick aurait pu écrire s’il avait fon­du son sucre dans l’absinthe plutôt que sous des gouttes de LSD. Dans un extrait de brouil­lon dudit roman titré ini­tiale­ment L’Andréide para­doxale d’Edison, retrou­vé par Remy de Gour­mont[33], Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam écrit : Main­tenant je dis que le Réel a ses degrés d’être. Une chose est d’autant plus ou moins réelle pour nous qu’elle nous intéresse plus ou moins, puisqu’une chose qui ne nous intéresserait en rien serait pour nous comme si elle n’était pas, — c’est-à-dire, beau­coup moins, quoique physique, qu’une chose irréelle qui nous intéresserait. Donc, le Réel, pour nous, est seule­ment ce qui nous touche, soit les sens, soit l’esprit […] Le seul con­trôle que nous ayons de la Réal­ité, c’est l’Idée. 

 

Bien­tôt le Salon de Nina de Vil­lard se vide, on dit qu’elle souf­fre d’un mal étrange.

On lui demandait com­ment elle allait une, deux, trois fois. Elle ne répondait d’abord pas, mais enfin à la troisième, fon­dant en larmes, elle vous soupi­rait en un rire de folle : « Mais je ne vais pas, puisque je suis morte. » Alors il était con­venu qu’on lui dirait : « Oui, oui, vous êtes bien morte… Mais les morts ressus­ci­tent, n’est-ce pas ? »  Alors, prenant le bras que vous lui tendiez, elle allait s’asseoir au piano où elle jouait d’une manière tout à fait extra­or­di­naire.[34]

 

Nina s’est étour­die toute sa vie à en per­dre la tête.

Elle meurt défini­tive­ment à l’âge de quar­ante et un ans le 22 juil­let 1884.

On se replie alors au cabaret du Chat Noir, à Mont­martre. Sur la butte, à l’endroit même où la Com­mune s’était dressée, les travaux de la basilique du Sacré Cœur ont déjà com­mencé[35].

 

Fin de l’Épisode 1

Suite, épisode 2 : La mort de Villiers


[1] Vil­liers de l’Isle-Adam, Stéphane Mal­lar­mé (Librairie de l’Art indépen­dant, 1890).

[2] Loren­za­c­cio — Acte III scène III, Alfred de Mus­set (Revue des Deux Mon­des, 1834).

[3] Alfred de Mus­set intime, sou­venir de sa Gou­ver­nante, Madame Martel­let, alias Adèle Col­in (Librairie Félix Juven, 1906).

[4] Loren­za­c­cio, op. cit.

[5] Ibidem.

[6] Les Vil­liers de l’Isle-Adam por­tent un bla­son d’or au chef d’azur chargé d’un dex­trochère d’argent, vêtu d’hermine, mou­vant du flanc sen­estre de l’écu, et por­tant un fanon brochant sur le tout. Leurs devis­es : Va oul­tre ! et La main à l’œuvre. Cf. Les Ancêtres parisiens de Vil­liers de l’Isle-Adam, Max Prinet (Le Mer­cure de France, 1928) ; Vil­liers de l’Isle-Adam, his­to­rien de sa Mai­son, Pierre-Georges Cas­tex (in : Revue du Nord, tome 36, 1954) ; Vil­liers de l’Isle-Adam défenseur de son nom E. Drougard (in : Annales de Bre­tagne, Tome 62, 1955).

[7] Vil­liers de l’Isle-Adam, Robert du Pon­tavice de Heussey (Savine, 1893).

[8] Deux Essais de Poésie : Bal­lade et Zaïra, Vil­liers de l’Isle-Adam (Tin­ter­lin & Cie, 1858).

Nota Bene : les Œuvres com­plètes de Vil­liers sont disponibles dans la col­lec­tion La Pléi­ade aux édi­tions Gal­li­mard (Édi­tion établie par Alan Raitt et Pierre-Georges Cas­tex avec la col­lab­o­ra­tion de Jean-Marie Belle­froid, deux vol­umes, 1986.) Cer­tains ouvrages — L’Ève future et Con­tes cru­els — sont égale­ment disponibles en poche (Folio classique).

[9] Pre­mières Poésies, Vil­liers de l’Isle-Adam (Scheur­ing, 1859).

[10] Isis, Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam (Den­tu, 1862).

[11] Mon cœur mis à nu, Charles Baude­laire (Quan­tin, 1887).

[12] Richard Wag­n­er et Tannhäuser à Paris, Charles Baude­laire (Den­tu, 1861).

[13] Isis, op. cit.

[14] Génie du Chris­tian­isme, François-René de Chateaubriand (Migneret, 1802).

[15] Vil­liers de l’Isle-Adam, Stéphane Mal­lar­mé, op. cit.

[16] Ibidem.

[17] Ibid.

[18] Citant ici le Traité des Caus­es sec­on­des de l’abbé Trithème (1462–1516), maître spir­ituel de Paracelse, l’un des fon­da­teurs de la Rose-Croix.

[19] Ain­si que Mal­lar­mé orthogra­phie les mots « poëme » et « poësie » en hom­mage au nom d’Edgar Alan Poë qu’il écrit tou­jours avec un tréma.

[20] Cor­re­spon­dance com­plète — Let­tre du 16 novem­bre 1885 (Gal­li­mard, 1995).

[21] Un coup de dés jamais n’abolira le hasard, Stéphane Mal­lar­mé (Revue Cos­mopo­lis, 1897).

[22] Charles Baude­laire est mort des suites d’un AVC qui l’avait ren­du aphasique un mois précé­dant cette lettre.

[23] Cor­re­spon­dance générale, Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam (Mer­cure de France, 1962).

[24] Sou­venir, In : Chez les pas­sants (Comp­toir d’édition, 1890).

[25] La Révolte, Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam (Alphonse Lemerre, 1870).

[26] Let­tres de Richard et Cosi­ma Wag­n­er à Judith Gau­ti­er (Gal­li­mard, 1964).

[27] Igi­tur ou la Folie d’Elbehnon, Stéphane Mal­lar­mé (Gal­li­mard, 1925).

[28] Claire Lenoir, Auguste Vil­liers de l’Isle-Adam (Revue des Let­tres et des Arts, 1867).

[29] Hen­ri Murg­er (1822–1861), romanci­er, auteur des Scènes de la vie de Bohême (Michel Lévy, 1871).

[30] Écrit sur l’album de Madame N. de V. In : Jadis et Naguère, Paul Ver­laine (Vanier, 1884).

[31] Jour­nal, Jules et Edmond de Goncourt (Imprimerie Nationale, 1956).

[32] Le hareng saur – in : Le Cof­fret de san­tal, Charles Cros (Alphonse Lemerre, 1873).

[33] Le Livre des Masques, Remy de Gour­mont (Mer­cure de France, 1896).

[34] Jour­nal, Jules et Edmond de Goncourt (Imprimerie Nationale, 1956).

[35] Travaux entre­pris dans le cadre d’un « nou­v­el ordre moral » prôné par les ultras-con­ser­va­teurs qui espèrent encore une restau­ra­tion monarchique.

 

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