Jacques Bertoin 1946–2008

Jacques Bertoin 1946–2008

3 décembre 2019 7 Par Félicie Dubois

Jacques Bertoin

1946–2008

 

Jacques Bertoin est mort le 8 juil­let 2008, à Paris. Il aurait eu 62 ans le 3 sep­tem­bre suiv­ant. « Celui qui a été ne peut plus désor­mais ne pas avoir été : désor­mais ce fait mys­térieux et pro­fondé­ment obscur d’avoir vécu est son via­tique pour l’éternité. »[1]

IL A ÉTÉ généreux, con­cerné, con­sterné, écrivain, édi­teur, jour­nal­iste, libraire, diplo­mate, fran­coph­o­ne, africain, amoureux, ami, amant, papa, irré­ductible, irré­sistible, irremplaçable.

 

Sa voix, je crois. C’est sa voix grave au tim­bre de velours, gaiement dés­abusée, qui me manque le plus.

 

1987/1993

 

L’année où Car­los Fuentes a reçu le prix Miguel de Cer­van­tès, j’interromps un voy­age au Mex­ique pour ren­tr­er à Paris suiv­re un stage au sup­plé­ment lit­téraire du jour­nal Le Monde. Je dévore les livres qui arrivent en Ser­vice de Presse et rédi­ge de mod­estes bil­lets (DL pour Dernières Livraisons) sous l’autorité bien­veil­lante de Patrick Kéchichi­an. À l’occasion d’un arti­cle plus dévelop­pé que les autres, je ren­con­tre Denis Bel­loc, auteur d’un pre­mier roman remar­quable — Néons —, pub­lié aux édi­tions Lieu Com­mun[2]. Denis me présente son amant (Yves Lemoine), son ami (Cyril Col­lard) et son édi­teur : Jacques Bertoin.

 

Mar­guerite Duras et Jacques Bertoin sur le bal­con des Roches Noires, à Trou­ville ©Féli­cieDubois

 

Le 18 octo­bre 1987, Denis Bel­loc a trente-huit ans. Mar­guerite Duras lui a con­sacré deux pages dans Libéra­tion : « L’exacte exac­ti­tude de Denis Bel­loc ». Un beau jour, il m’emmène avec lui chez l’oracle de la rue Saint-Benoît. Nous buvons du thé dans une kitch­enette en écoutant par­ler une Mar­guerite toute fanée dont le rire, qui lui provoque de ter­ri­bles quintes de toux, est communicatif.

 

Lun­di 2 novem­bre, j’accompagne Denis Bel­loc et Jacques Bertoin, directeur des édi­tions Lieu Com­mun, à l’enregistrement de ‘stro­phes (mini Apos­tro­phes dif­fusé le mar­di à 23 h 25 sur Antenne 2). Piv­ot n’a pas voulu inviter Bel­loc dans son émis­sion de grande écoute du ven­dre­di soir : son livre est trop « choquant », dit-il.

 

Denis Bel­loc pub­liera son dernier roman en l’an 2000 (Un same­di soir chez Bob, éd. Michel de Maule). Quelques mois après sa mort (le 31 décem­bre 2013), Math­ieu Simon­et lui rend hom­mage dans Le Mag­a­zine Lit­téraire.

 

 

Dimanche 24 avril 1988, François Mit­ter­rand arrive en tête devant son pre­mier min­istre Jacques Chirac au pre­mier tour des élec­tions présidentielles.

Le 8 mai, le flo­rentin de la République est réélu avec 54 % des voix.

 

En août, j’achète un répon­deur télé­phonique à K7.

 

Mar­di 6 sep­tem­bre, je pars en Espagne écrire l’ultime chapitre de mon pre­mier roman. Jeu­di 22, à Grenade, je mets le point final au man­u­scrit de deux cents pages for­mat A4, corps 12, tapé sur une machine à écrire élec­tron­ique Canon et cor­rigé au Tipp-Ex.

 

Lun­di 3 octo­bre, retour à Paris. Mar­di 4, dépôt du man­u­scrit chez Lieu Com­mun (37 rue de Turenne). Ven­dre­di 7, coup de télé­phone de Jacques Bertoin. Same­di 8, à 12 h 30 : je signe mon pre­mier con­trat d’édition les yeux fer­més. Pour fêter mon entrée offi­cielle en Lit­téra­ture, Jacques m’invite à déje­uner à la brasserie Ma Bour­gogne, place des Vos­ges, avec son parte­naire Mau­rice Par­touche. J’empoche le chèque à‑valoir sur d’hypothétiques droits d’auteur et emmé­nage dans un stu­dio mitoyen du musée Zad­kine (100 bis rue d’Assas 75006 Paris).

 

Le 3 févri­er 1989, John Cas­savetes meurt à Los Angeles.

 

En mars, j’entre à France Inter comme assis­tante de Jean-Charles Aschero, pro­duc­teur de l’émission Les choses de la nuit (pièce 6431 bis) réal­isée par Alain Poulanges. J’arpente la Mai­son de la Radio du cré­pus­cule à l’aube.

 

Lun­di 28 août : la sor­tie en librairie de mon pre­mier roman est reportée, j’apprends que les édi­tions Lieu Com­mun n’en ont plus pour longtemps.

 

Féli­cie Dubois “Maria More­na” (éd. Lieu Com­mun, 1989)

 

Créée à la fin de l’année 1981 par Jacques Bertoin (qui arrivait de La Hune, fameuse librairie du boule­vard Saint-Ger­main), Lau­rent Kissel (édi­teur de Denis Til­l­inac aux édi­tions des Autres), ain­si que trois « ex » de Libéra­tion — Mau­rice Par­touche, Jean-Luc Allouche et Maren Sell —, la mai­son a déjà pub­lié une bonne cen­taine d’ouvrages inédits, traduits ensuite dans plusieurs langues.[3] Néan­moins aucun des cinq cama­rades ne s’intéresse à la ges­tion compt­able de l’entreprise, ce n’est ni un sujet d’inquiétude ni de conversation.

 

Ven­dre­di 1er sep­tem­bre, je quitte Jean-Charles Aschero pour Mar­cel Jul­lian dont je deviens l’assistante sur l’émission Écran Total, réal­isée par Jean Morzadec. Same­di 9, tour­nage au Palace de Lunettes noires pour nuits blanch­es de Thier­ry Ardisson.

J’enchaîne, en direct du Fouquet’s, avec le Pop Club de José Artur. Le 19, Maria More­na sort enfin en librairie et je n’ai déjà plus d’éditeur.

 

Dans la nuit du 9 au 10 novem­bre, le Mur de Berlin s’écroule. Le Mur de Berlin est tombé. Break down the Wall ! — chante Pink Floyd dans mon lecteur-CD.

 

Ven­dre­di 22 décem­bre : sol­stice d’hiver, mort de Samuel Beckett.

 

L’année où Adol­fo Bioy Casares a reçu le prix Miguel de Cer­van­tès, les édi­tions Lieu Com­mun n’existent plus.

Jacques Bertoin écrit dans Le Monde daté du 26 jan­vi­er 1990, sous le titre Chaque livre est une excep­tion : « Au matin du pre­mier jour, dans le mois d’octobre 1981, il y avait un plateau de bois blanc posé sur deux tréteaux, une machine à écrire, un car­net d’adresses ouvert près d’un télé­phone qui ne son­nait pas encore, un local qu’on qual­i­fi­ait, au gré des humeurs, de cave ou de rez-de-jardin, l’ombre tutélaire des édi­tions de Minu­it dont, par hasard, nous parta­gions l’immeuble [9 rue Bernard Palis­sy] un nom — Lieu Com­mun — que per­son­ne n’avait vrai­ment choisi et qu’il apparte­nait, dès lors, à tous de jus­ti­fi­er, pas le plus petit soupçon de struc­ture finan­cière ou juridique, les vit­rines des libraires comme ligne d’horizon, et en guise de crédi­bil­ité, la volon­té farouche­ment proclamée par quelques amis de créer une mai­son d’édition. Plus de huit années et cent vingt-cinq titres pub­liés plus tard, l’aventure s’achève : licen­ciée « pour raisons économiques », la total­ité de l’équipe a plié bagage… »

 

Jacques Bertoin se volatilise tan­dis que son com­père, Mau­rice Par­touche, prend la direc­tion des édi­tions Bal­land : je le suis tout naturelle­ment au rez-de-chaussée pavé du 33 rue Saint-André-des-Arts.

 

À France Inter, je quitte Mar­cel Jul­lian pour Brigitte Vin­cent et son émis­sion Salut l’Artiste ! — réal­isée par Gilles Davidas.

 

Fin août, à la veille de la sor­tie de mon deux­ième roman, chez Bal­land, Jacques Bertoin m’écrit : « Je veux bien être le fatal­iste qui, dès les pre­miers mots, croit en un des­tin d’écrivain, et suis très heureux qu’avec celui-ci, à l’évidence, il se con­firme. Ton pre­mier livre avait des qual­ités. Le sec­ond est réus­si, adroit sans ficelles, rigoureux sans ennui, douloureux sans emphase. Je suis con­va­in­cu que tu te trou­ves au départ d’une belle aven­ture et que ton édi­teur, mon ami, sera pour toi le meilleur des com­pagnons. En un mot, j’ai con­fi­ance dans ce livre et j’espère tout faire pour te le prou­ver. Je te félicite et je t’embrasse. »

 

Jacques Bertoin, “Les Frontal­iers” (éd. Lieu Com­mun, 1982)

 

En 1982, Jacques avait dédié son pre­mier réc­it — Les Frontal­iers (Moïse, Colomb, Mar­co Polo : errances pour une Terre Promise), pub­lié aux édi­tions Lieu Com­mun — à Mau­rice Par­touche : D’ici jusqu’à là-bas, je ne serais pas allé sans lui, l’ami.

 

Jeu­di 6 sep­tem­bre, Le livre de Boz paraît en librairie. Dans la foulée, Maria More­na sort en poche. Le 27, j’ai ren­dez-vous chez Bal­land où Mau­rice Par­touche me présente maître Gérard Voitey (« notaire avec une gueule de notaire », dit-on dans la mai­son). Con­tre toute attente, Gérard m’offre une séance de SPA dans un Insti­tut de Beauté afin de me pré­par­er à l’épreuve du « direct-télé » qui m’attend le jour suiv­ant, sur le plateau de Car­ac­tères, la nou­velle émis­sion lit­téraire d’Antenne 2 (ani­mée par Bernard Rapp). Titre de la soirée : « Noir c’est noir ».

 

Féli­cie Dubois, “Le Livre de Boz” (éd. Bal­land, 1990)

 

Mer­cre­di 7 novem­bre, 20 h 30 : je par­ticipe à La Marche du Siè­cle de Jean-Marie Cava­da, en direct du stu­dio Pot­tel-Chabaud (avenue Gabriel). Titre de l’émission : « Itinéraires d’enfants aban­don­nés ». Le 9, à 10 h 48 : je prends le Train des Écrivains qui achem­ine les invités de Paris-Auster­litz à la Foire du Livre de Brives. Je fais la con­nais­sance de Frédéric Beigbed­er. Quelques jours aupar­a­vant, celui-ci m’a adressé un bris­tol très élé­gant : « Riche­lieu 76 63 / 22 rue Lavoisi­er – VII­Ième / C’est effrayant : lorsque j’ai lu votre livre, j’ai eu l’impression de l’avoir écrit. Je vous envoie mes mémoires, vous com­pren­drez ce que je veux dire. J’ai adoré votre roman, tant pis s’il me ressem­ble ; toute lec­ture est un miroir, etc. Peut-être à très bien­tôt : je con­tac­terai votre attachée de presse pour ça (il faut bien qu’elles ser­vent à quelque chose, ces filles mieux payées que nous.) » Le 12, Mau­rice Par­touche est approché par Fab­rice Vis­caya Gar­cia qui m’a vue à la télévi­sion et pré­tend être mon frère biologique. Le jeune homme veut me ren­con­tr­er. Le 23, Mau­rice et sa femme organ­isent un dîn­er à cet effet.

BLACK OUT.

 

En décem­bre, à mon corps défen­dant et sur les con­seils de Denis Bel­loc, je passe des essais pour un télé­film réal­isé par Cyril Col­lard (un épisode du Lyon­nais, une série de René Bel­let­to). Effrayée par l’exercice, je me replie en coulisses.

 

Denis Bel­loc chez Cyril Col­lard, rue Pelle­port à Paris ©Féli­cieDubois

 

Mer­cre­di 16 jan­vi­er 1991 la Guerre du Golfe est déclarée.

 

Dimanche 3 mars : mort de Serge Gains­bourg. Le 19 je retrou­ve Jacques Bertoin au 18 rue Dauphine, siège de la nou­velle mai­son qui porte désor­mais son nom (tout en restant dans le giron de Bal­land). Les édi­tions Jacques Bertoin pub­lieront Hervé Guib­ert, Edgar Wide­man, Abel Gance, notamment.

 

Abel Gance, “Christophe Colomb” (éd. Jacques Bertoin, 1991)

 

Au print­emps, la chute du bloc sovié­tique entraîne toute une série de con­flits inter-eth­niques dans les Balka­ns et en Afrique.

 

Le 6 juin, le Tri­bunal de Com­merce de Paris approu­ve le plan de reprise des édi­tions Bal­land & Bertoin par la société COPAGEST d’André Rous­se­let (intime de François Mit­ter­rand et fon­da­teur de Canal +) qui con­trôle le Groupe G7 et dont les activ­ités prin­ci­pales s’exercent dans le secteur du taxi, de l’entreposage et du remorquage por­tu­aire. Mon­sieur Jean-Jacques Augi­er ajoute à ses fonc­tions de Vice-Prési­dent de COPAGEST et directeur général du Groupe G7 celle de PDG des édi­tions Balland.

Mau­rice est main­tenu à l’éditorial sous la coupe d’Augier, Jacques ne sem­ble pas inquiet.

 

En juil­let 1991, je m’envole pour les États-Unis sur les traces de Ten­nessee Williams.

(Cf. La Série Ten­nessee Williams)

 

En sep­tem­bre, mon troisième roman (Le Blanc d’Espagne) sort aux édi­tions Balland.

 

Féli­cie Dubois, “Le Blanc d’Es­pagne” (éd. Bal­land, 1991)

 

Début 1992, j’abandonne ma machine à écrire Canon pour un Mac­in­tosh by Apple et retourne à New York.

 

Le Vil­lage dans les années 90 ©Féli­cieDubois

 

Lun­di 7 sep­tem­bre, à Paris, sor­tie en librairie de Ten­nessee Williams, l’oiseau sans pattes (Bal­land, 1992).

Michel Field me reçoit à la pre­mière de son émis­sion Le Cer­cle de Minu­it, en direct sur France 2. Je bois du Coca-Cola avec Denis Hop­per qui se sou­vient de James Dean — lequel alors pour moi est à portée de voix.

 

Féli­cie Dubois, “Ten­nessee Williams, l’Oiseau sans pattes” (éd. Bal­land, 1992)

 

Le 18 octo­bre, Bouil­lon de Cul­ture avec Cyril Col­lard. Il n’a pas l’air malade et son sourire me serre le cœur.

 

Lun­di 1er févri­er 1993 : « Y’a un bug dans Word 4 » (sic) diag­nos­tique l’informaticien après avoir exam­iné mon Mac. La dis­quette de sauve­g­arde est égale­ment con­t­a­m­inée, ça m’apprendra à installer des logi­ciels piratés : je perds les cent pre­mières pages de mon nou­veau man­u­scrit. Le 8, impos­si­ble de me sou­venir du code de ma carte de crédit.

Ven­dre­di 5 mars, mort de Cyril Col­lard d’amour sidan­né. Le 6, je fais l’acquisition d’une imp­ri­mante à jet d’encre Hewlett Packard. Le 8, 18ème céré­monie des Césars au Théâtre des Champs-Élysées. Les Nuits Fauves de Cyril Col­lard rem­porte le César du Pre­mier Film, celui du Film de l’Année ain­si que du Jeune Espoir Féminin pour Romane Bohringer. Ven­dre­di 10 : 100e du Cer­cle de Minu­it au musée des Arts Forains, porte de Gentilly.

 

Début du géno­cide des Tut­sis au Rwanda.

 

En sep­tem­bre, je sors un livre pour les trente ans de la Mai­son de la Radio : La Cathé­drale des Ondes, 116 avenue du Prési­dent Kennedy (édi­tions Plume).

 

Féli­cie Dubois, “La Cathé­drale des Ondes” ; avec des pho­tos de Per­rine Le Maig­nan (éd. Plume, 1993)

 

Mar­di 5 octo­bre, je fais la con­nais­sance de mon Amour. Nous vivons 116 rue du Chemin Vert 75011 Paris.

 

1994/2008

 

En sep­tem­bre 1994, Jacques Bertoin pub­lie un réc­it chez Jul­liard : Moins Cinq, 189 pages, 89 FF TTC.

 

Jacques Bertoin, “Moins cinq” (éd. Jul­liard, 1994)

 

« Les mots ne se bor­nent pas à traduire dans telle langue le bloc de réal­ité offert à leur com­men­taire — écrit Jacques. Leur rôle n’est pas seule­ment d’habiller le paysage en le parant des effets de l’étymologie ou de la syn­taxe. Non plus que de pla­quer des dia­logues sur une dis­tri­b­u­tion de pan­tins : ils infor­ment bel et bien la chair du monde, don­nant vie au Golem en grat­i­fi­ant la matière […] de ce je-ne-sais-quoi qui per­met à l’homme — et à lui seul — de con­stater l’absence du chaînon le séparant de la moule ou du bœuf. »

Ou encore : « J’étais con­va­in­cu que la com­mu­nion chaleureuse, pal­pi­tante, des corps et la dis­per­sion des sen­sa­tions comme une obole déver­sée sur l’humanité tout entière détru­iraient plus sûre­ment que des idées ou des doc­trines les fon­da­tions de cités dont la rue marchande con­duit imman­quable­ment à la tristesse des ban­lieues et au ghet­to. Je trou­vais là une forme de mil­i­tan­tisme accept­able, préférant de loin la sub­ver­sion des bour­geois­es par l’affolement des sens aux col­lages d’affiches sous la pluie ou aux cas­sages de gueules devant les usines qui com­po­saient l’ordinaire de la plu­part des cama­rades. Je plaidais donc avec fer­veur la cause d’un mou­ve­ment amoureux cen­sé méta­mor­phoser la pos­ture des êtres : de clas­sique, dans le cou­ple, en famille, à l’université ou au bureau, elle se courberait, sous les caress­es, vers le baroque, ramenant des formes froides et insen­si­bles vers la vie et la joie du partage. »

 

Same­di 3 décem­bre, Gérard Voitey — notaire avec une gueule de notaire — se tire une balle de P38 dans la tête au bord d’un étang de la forêt de Chan­til­ly. Dix ans plus tôt, son étude avait été saisie pour régler la suc­ces­sion d’un autre Gérard : Lebovi­ci. Pro­duc­teur de ciné­ma et édi­teur icon­o­claste assas­s­iné dans un park­ing de l’avenue Foch, le dossier du Roi Lébo (comme le surnom­maient ses amis) enfièvre le notaire : Gérard Voitey lance les édi­tions Quai Voltaire (l’adresse de son étude à Paris) avec l’aide de deux jour­nal­istes de Libéra­tion (Daniel Ron­deau et Patrick Mau­riès). Les pre­miers titres parais­sent dont Mémoires d’un nomade de Paul Bowles, ain­si que deux ouvrages de Mohamed Choukri : Jean Genet et Ten­nessee Williams à Tanger et Paul Bowles, le reclus de Tanger. Dans son élan, Voitey monte une fédéra­tion de petits édi­teurs – ISOLA — regroupant les édi­tions Joëlle Los­feld, Clanci­er-Gué­naud et Lieu Com­mun. Puis, har­di, il rachète en par­tie les édi­tions de La Table Ronde. Denis Til­l­inac témoigne : « Il [Gérard Voitey] avait mangé l’argent des clients de son étude dans ses entre­pris­es édi­to­ri­ales. S’il ne s’était pas tué le ven­dre­di soir, il filait en prison le lun­di matin. Sa mort a per­mis d’étouffer l’affaire, et la Cham­bre des notaires a ver­sé au pot pour rem­bours­er les clients lésés. »

 

Jan­vi­er 1995, dépôt de bilan des édi­tions Quai Voltaire & Cie au Tri­bunal de Com­merce de Paris. Un admin­is­tra­teur judi­ci­aire est nom­mé qui déclare dans un com­mu­niqué : « La mort trag­ique et soudaine de Gérard Voitey rendait impos­si­ble la pour­suite de notre activ­ité édi­to­ri­ale. […] Nous tenons ici à ren­dre hom­mage à cet homme libre et pas­sion­né qui fut notre ami. » Une péri­ode de trois mois est accordée pour trou­ver un repre­neur, faute de quoi la liq­ui­da­tion sera prononcée.

 

La liq­ui­da­tion est prononcée.

 

Dimanche 7 mai, Jacques Chirac est élu Prési­dent de la République avec 52 % des voix. Lun­di 22, je déje­une au Café de Flo­re avec Bertoin. Cette fois, sa mai­son d’édition a bel et bien fer­mé et il n’envisage plus de renou­vel­er l’aventure. L’homo alpha­beti­cus col­la­bore à présent au mag­a­zine heb­do­madaire Jeune Afrique, très con­tent de renouer avec ses jeunes années de Coopérant affec­té en Côte d’Ivoire et tombé fou d’Abidjan. « Une suf­fo­ca­tion humide à nulle autre pareille — se sou­vient Jacques, une sen­teur indéfiniss­able ; pour la définir, il aurait fal­lu s’en extraire et la nom­mer, quand elle vous avait totale­ment digéré… Un air per­vers, tout de douceur car­ni­vore, qui l’a emporté sur les autres élé­ments : la terre vénéneuse et glu­ante, la lumière morte, l’eau qui s’embrase en fines gout­telettes et qui trempe tout, partout. »[4]

 

À l’automne, mon Amour et moi voy­a­geons en Aus­tralie pen­dant trois mois.

 

Lun­di 8 jan­vi­er 1996, mort de François Mit­ter­rand. Jeu­di 11, journée de deuil nation­al. Le 14, je surfe pour la pre­mière fois sur le World Wide Web.

 

Dimanche 3 mars, mort de Mar­guerite Duras. Le 7 ses obsèques ont lieu d’abord à l’église Saint-Ger­main-des-Prés, pour une béné­dic­tion, puis au cimetière du Mont­par­nasse sous une pluie d’orage.

 

Jacques Bertoin quitte Jeune Afrique et s’engage dans les ser­vices de l’Action cul­turelle extérieure du min­istère des Affaires étrangères en tant que respon­s­able du Bureau des Livres à Rabat. Il fait la con­nais­sance d’Éva, une ravis­sante jeune femme ; devient papa d’une petite Emma.

 

Au départe­ment des neu­ro­sciences de la fac­ulté de médecine de Parme, l’équipe du doc­teur Riz­zo­lat­ti décou­vre les neu­rones-miroirs (ou « neu­rones de l’empathie »).

 

Ven­dre­di 20 décem­bre, je signe un con­trat avec les édi­tions Flam­mar­i­on pour mon qua­trième roman. Raphaël Sorin m’emmène au café Les Mar­ronniers, dans le Marais, écouter Michel Houellebecq.

 

Sep­tem­bre 1997, sor­tie de L’Hypothèse de l’argile aux édi­tions Flammarion.

 

Féli­cie Dubois, “L’Hy­pothèse de l’argile” (éd. Flam­mar­i­on, 1997)

 

1998, crise mys­tique. Je suis en pleine confusion.

1999, voy­age en Argen­tine avec mon Amour.

 

Pas­sage à l’an 2000 en com­pag­nie des Mères de la Place de Mai, à Buenos Aires. En sep­tem­bre, j’apprends que Jacques a quit­té le Maroc. Bertoin est à présent attaché cul­turel à Vancouver.

En févri­er 2001, je fais la con­nais­sance de Gabrielle Wit­tkop (Cf. Gabrielle Wit­tkop)

 

Jacques Bertoin, “L’homme de ma vie” (éd. Jul­liard, 2001)

 

Au mois de juil­let 2001, Bernard Bar­rault m’adresse un livre qu’il va pub­li­er chez Jul­liard à la ren­trée : L’homme de ma vie de Jacques Bertoin. Le réc­it est dédié À ma mère, à ma sœur, à ma femme, à ma fille, à mon éter­nelle fiancée et à toutes les autres. « D’entrée de jeu, pour en finir avec cette antibi­ogra­phie, com­mençons donc par-là – écrit Jacques. Né à Lyon en 1946, peu après la fin de la guerre. Son père avait alors l’âge d’être grand-père et on avait décon­seil­lé à sa mère de franchir les lim­ites de la fécon­dité admis­es à l’époque. Mais comme ils s’en étaient tous deux sor­tis sans dom­mage, lui en héros de celle d’avant qui n’eut pas même à coudre l’étoile sur ses déco­ra­tions grâce aux faux papiers fab­riqués à l’évêché, elle cachée avec ses goss­es sous les meules de foin d’un hameau de Haute-Loire par­ti­c­ulière­ment peu fréquen­té, tout leur avait paru possible. »

 

Jacques a treize ans lorsque son père, médecin, meurt en 1959. Il vit dans l’appartement famil­ial, sur les quais du Rhône, avec sa mère et sa sœur Simone (dite Tatou). En 1969, Jacques est diplômé de Sci­ences Po, à Paris, où il ren­con­tre Claire Tréan (« l’éternelle fiancée ») qui devien­dra jour­nal­iste au Monde (spé­cial­iste de l’Iran). En 1970, Jacques fait son ser­vice mil­i­taire dans la Coopéra­tion, en Côte d’Ivoire. En 1971, il est briève­ment cadre à la direc­tion com­mer­ciale d’Airbus. En 1972 : départ au Chili avec Claire.

De retour à Paris, en 1974, Jacques Bertoin devient le Grand Man­i­tou de la librairie La Hune où il accueillera Fran­cis Ponge (muet), Michel Fou­cault (ricanant), Aragon (tou­jours accom­pa­g­né d’une petite troupe d’admirateurs), Claude Lévi-Strauss (si frag­ile en apparence, mais qui les enter­ra tous), Ghérasim Luca (po-poète), Jacques Lacan (pressé), Roland Barthes (affa­ble et complice).

En 1978, Jacques Bertoin pub­lie son pre­mier livre : Pigeons (illus­tré par dix-neuf col­lages de Erro) aux édi­tions de la Différence.

 

Jacques Bertoin, “Pigeons” ; avec des col­lage de Erro (éd. de la Dif­férence, 1978)

 

En 1979, Jacques Bertoin quitte La Hune, col­la­bore au Monde, tra­vaille briève­ment dans une agence de man­nequins, et réflé­chit avec quelques amis à la créa­tion d’une mai­son d’édition… Le pro­jet est retardé par un ter­ri­ble acci­dent de moto, en mai 1981, qui le prive défini­tive­ment du bras droit (que Jacques préfér­era garder inerte, en écharpe, plutôt que de faire amputer).

 

« L’histoire de la moder­nité, qu’on me par­donne cette pompe – écrit Jacques Bertoin au sujet de ses ambi­tions édi­to­ri­ales, aura buté con­tre une impuis­sance majeure : celle de ne pas savoir régler son compte à la quan­tité, soit qu’elle fonde, avec l’hypervitesse des trans­ports et des télé­com­mu­ni­ca­tions, ou qu’elle s’enfle, sur les courbes tou­jours plus pleines de la démo­gra­phie, dans les métrop­o­les et les bib­lio­thèques. Alors que j’en étais encore à chercher mes pro­pres mots, j’entendais le fra­cas de mil­lions de vol­umes se déver­sant sur des foules aveu­gles. Je réso­lus donc de me porter à la source du flot, là où Moïse fut emmail­loté dans son berceau avant d’être poussé sur le Nil, là où la parole s’écrit, où la pen­sée s’expose, là où le man­u­scrit se fait livre. »[5] Mais encore : « Telle la duègne qui, bien qu’elle soit restée vieille fille, ne s’en trou­ve pas moins chargée d’une rib­am­belle d’enfants et s’affaire sans relâche pour rép­ri­man­der un écart, arranger le bou­ton d’un cor­sage ou sug­gér­er une fleur dans un bou­quet, j’ai batail­lé pour ne pas lâch­er d’une semelle, pen­dant dix ans, la troupe indocile d’auteurs à qui m’attachaient des liens autrement plus étroits que ceux d’un con­trat de droit… Ensem­ble, nous avons vécu cette famil­iar­ité impudique, riche de con­fi­dences et d’enthousiasmes partagés, mais aus­si de faib­less­es sur­pris­es, de défail­lances étalées et de malen­ten­dus qui don­nent du lus­tre au quo­ti­di­en d’une mai­son d’édition. […] Toutes les scènes du Lan­derneau édi­to­r­i­al ne sont certes pas égale­ment chamar­rées, mais en ce qui con­cer­nait mon étab­lisse­ment, le néces­saire éclec­tisme attaché à la lit­téra­ture générale et la répu­ta­tion de mes amis, qui était de n’avoir pas froid aux yeux, propul­saient dans mon bureau des créa­tures par­faite­ment pit­toresques. Flat­té d’être préféré aux pres­tigieux aînés qui ver­rouil­laient les jurys, la cri­tique et le com­merce, je me devais de les accueil­lir avec chaleur, avide de décel­er aux humeurs de l’une, au dés­espoir d’une autre ou, pourquoi pas, aux bour­geons de génie d’une troisième ce qui me per­me­t­tait de les propulser sur la piste à un rang con­ven­able. »[6]

 

Mar­di 11 sep­tem­bre : un Boe­ing 767 de l’American Air­lines per­cute la Tour Nord du World Trade Center.

 

Novem­bre : intriguée par le mot « aut­ofic­tion » sur lequel je ne cesse d’achopper dans la presse lit­téraire, je lis le livre de Serge Doubrovsky – Fils – réédité en Folio chez Gallimard.

 

Mar­di 1er jan­vi­er 2002, pas­sage du franc à l’euro.

 

Same­di 2 août 2003, mon Amour me con­duit en Auvergne jusque dans le Can­tal avec notre nou­velle 205 Peu­geot d’occasion. Le 3 : arrivée à Bom­bos, lieu-dit à 2 km de Mont­boudif et 7 km de Con­dat, au cœur du Cézallier.

 

Jacques Bertoin pub­lie Joseph Pulitzer, l’homme qui inven­ta le jour­nal­isme mod­erne aux édi­tions Jeune Afrique/L’Intelligent.

 

Jacques Bertoin, “L’homme qui inven­ta le jour­nal­isme mod­erne” (éd. La Revue de l’In­tel­li­gent, 2003)

 

Mer­cre­di 18 févri­er 2004 : sur France Cul­ture, une émis­sion con­sacrée à Gérard Lebovi­ci — ombre tox­ique de Gérard Voitey — m’en apprend de bien belles. Créa­teur de la struc­ture de dif­fu­sion AAA (Acteurs Auteurs Asso­ciés) et de l’agence artis­tique Art­mé­dia, cofon­da­teur des édi­tions Champ Libre avec Gérard Gué­gan (trois « Gérard » sinon rien), proche de Guy Debord et édi­teur posthume de Jacques Mes­rine (Gérard Lebovi­ci envis­ageait d’adopter sa fille dev­enue orphe­line), le Roi Lébo porte haut sa légende. Jusqu’à son exé­cu­tion de qua­tre balles dans la nuque au volant de sa Renault 30 TX dans un park­ing souter­rain de l’avenue Foch (une douille posée sur la lunette arrière signe le contrat).

 

Jeu­di 11 mars, atten­tat Gare d’Atocha à Madrid : Al-Qaï­da tue 200 per­son­nes et en blesse grave­ment 2000.

 

En avril, je retourne en estive dans le Céza­l­li­er : Bom­bos / deux­ième saison.

 

Lun­di 20 sep­tem­bre, à 20 heures : pro­jec­tion du film de Frédérique Liebaut — Des mots d’origine (52’) — au Forum des Images. La réal­isatrice a invité Jacques Bertoin qui est venu avec sa femme Éva. Ven­dre­di 24, mort de Françoise Sagan à Hon­fleur. Mer­cre­di 29, ren­dez-vous avec Jacques au mag­a­zine Jeune Afrique (rue d’Auteuil) dont il est à présent le rédac­teur en chef.

 

Le 26 décem­bre un tsuna­mi en Indonésie tue 200 000 personnes.

 

Mar­di 11 jan­vi­er 2005, déje­uner avec Jacques au Vil­lage d’Auteuil. Bertoin m’apporte le livre d’Hervé Guib­ert qu’il a pub­lié qua­torze ans aupar­a­vant — Vice —, un recueil de textes courts et de pho­togra­phies. Jeu­di 20, expo-vente chez Drouot : impor­tant ensem­ble con­cer­nant Hen­ri Michaux.

 

Mar­di 8 févri­er, dîn­er avec Jacques qui m’offre le Vam­pire Pas­sif de Ghérasim Luca, réédité aux édi­tions José Cor­ti. Je lui donne Coda de René Bel­let­to (éd. P.O.L)

 

Au print­emps, départ en estive dans le Céza­l­li­er : Bom­bos / troisième saison.

 

Mar­di 5 juil­let, Jacques m’écrit : « J’avais retenu qu’un dis­posi­tif com­plexe et min­uté, prélim­i­naire à ton départ, nous inter­di­s­ait tout pro­jet d’envergure. Et comme je m’en serais voulu de par­a­siter l’approche du grand moment en per­tur­bant ton pro­gramme, je me suis fait une rai­son de rester dis­cret. À présent que tu es instal­lée, à toi de m’ouvrir la clô­ture ! » Same­di 9, 11 heures : je rejoins Jacques au Café de la Mairie — 15160 Allanche. Nous par­tons au hasard en prom­e­nade, puis déje­unons au Buron des Estives. Le 10, ran­don­née dans le Céza­l­li­er puis déje­uner Chez Maris­sou. Le 11, nous téléphonons à Mau­rice Par­touche avec lequel nous dis­cu­tons longuement.

 

Jacques appré­cie ma retraite en ama­teur tan­dis que je l’écoute, émue, me racon­ter ses pre­mières vacances en duo avec sa fille Emma.

 

Jacques Bertoin en Auvergne, dans le Can­tal, à Bom­bos ©Féli­cieDubois

 

Jeu­di 8 sep­tem­bre, déje­uner avec Jacques au Vil­lage d’Auteuil. Il m’offre L’Abécédaire de Gilles Deleuze en cof­fret DVD. Le 9, nous avons ren­dez-vous à la DGLFLF (Délé­ga­tion Générale à la Langue Française et aux Langues de France) afin d’organiser un grand fes­ti­val con­sacré à la fran­coph­o­nie. Jacques ne cesse de répéter, mine de cir­con­stance et main sur le cœur : « La langue française est ma seule patrie ! »

 

Févri­er 2006 : dîn­ers chez Jacques rue Léon Del­homme, 1er étage gauche. Mon ami loue deux apparte­ments dans la même impasse : le pre­mier pour Emma et sa mère Éva, le sec­ond pour lui. Il s’occupe de « ses filles », comme il dit, avec une ten­dresse soucieuse qui ne cesse de m’impressionner.

 

Mer­cre­di 15 mars, Mon­sieur Jacques Chirac Prési­dent de la République [me] prie de bien vouloir assis­ter à la récep­tion qu’il offrira à l’occasion du fes­ti­val fran­coph­o­ne en France, au Palais de l’Élysée.

 

Mer­cre­di 26 avril : pour mes quar­ante ans, Jacques m’offre En finir de son amie Sophie Calle (un album black and sil­ver pub­lié aux édi­tions Actes Sud où j’apprends que « l’odeur de l’argent est com­posée de 30 % d’Amberlyn Super PM 577, 0,5 % de Bas­mati Rice AB 8215, 10 % de Cas­toreum Absolute, 5 % de Dimethyl Hydro­quinone, 4,5 % de Dipropy­lene Gly­col, 50 % d’Evernyl. ») 

Ven­dre­di 26 mai, mort de Mau­rice Partouche.

« Né à Oran, en Algérie, le 8 févri­er 1947 — écrit Robert Mag­giori dans Libéra­tion, auteur du Sud Pro­fond et d’une étude sur Jean-Pierre Faye[7], poète, cri­tique, pein­tre, il par­tic­i­pa au début de Libé et aux édi­tions Lieu Com­mun avant de devenir directeur édi­to­r­i­al des édi­tions Bal­land. Chaleureux, vol­u­bile, capa­ble, même devant les pires dif­fi­cultés, de trou­ver force dans la lit­téra­ture ou la pein­ture, il plaçait la Méditer­ranée au cen­tre du monde et l’ami­tié au-dessus de tout. »

Début juin : départ en estive dans le Can­tal — Bom­bos / qua­trième saison.

 

Févri­er 2007 : dîn­ers avec Jacques rue Del­homme. Je lui offre un kimono bleu out­remer tan­dis qu’il me donne envie de relire tout Melville, et pas seule­ment Bartle­by ; nous parta­geons notre pas­sion pour Joseph Joubert.

 

Dimanche 6 mai, sec­ond tour des Prési­den­tielles : Nico­las Sarkozy est élu avec 53 % des voix con­tre 47 % pour Ségolène Roy­al. Jeu­di 10, départ en estive à Bom­bos / cinquième saison.

 

Dimanche 30 décem­bre : journée à Pom­pierre, dans la Brie, avec Jacques, sa fille Emma, mon Amour et moi.

 

Mer­cre­di 9 jan­vi­er 2008, Rois­sy CDG Vol Air Cana­da 0871 pour Mon­tréal Trudeau. Je fais la con­nais­sance de Anne Bertoin, la nièce de Jacques, artiste pein­tre. Le 30, dîn­er de retour chez Bicou — un sobri­quet que m’a révélé Anne dont je m’empresse d’affubler mon ami.

À par­tir du 24 févri­er : mis­sion « Fon­da­tion Chirac »[8] auprès de Bicou que je vois tous les jours.

 

Lun­di 7 avril, pre­mière vis­ite de La Mai­son de Nor­mandie avec mon Amour. Same­di 26, sig­na­ture d’une « promesse de vente » à Pont l’Évêque, puis nuit au Grand Hôtel de Cabourg avec vue sur la mer pour mon anniver­saire. Le 27, je casse un miroir de voy­age (sept ans de mal­heur). Le 28, début de mon traite­ment à la paroxétine.

 

Ven­dre­di 6 juin, Bicou m’invite à déje­uner dans une brasserie du Quinz­ième. Je lui offre un porte-clés (où pend une mou­ette en plas­tique) pour y accrocher le dou­ble du trousseau de La Mai­son de Nor­mandie. Lun­di 9 : lance­ment offi­ciel de la Fon­da­tion Chirac au musée du Quai Bran­ly avec Jacques et tous les amoureux de la francophonie.

 

Je bom­barde mon ami de pho­tos de La Mai­son de Nor­mandie ; Jacques pro­jette de venir y ter­min­er le nou­v­el ouvrage qu’il est en train d’écrire avec Malek Chebel.

 

« L’idée que tu ailles t’installer là-bas me plaît, m’a écrit Jacques dans son dernier mes­sage. Ce n’est pas loin, c’est une région famil­ière où je serai heureux d’avoir chez vous un point d’ancrage. Je m’imagine déjà dans « ma » cham­bre, ravi d’emblée – moins angois­sé que l’ami Mar­cel arrivant au Grand Hôtel de Balbec ! »

 

Mar­di 8 juil­let, 19 h 30, coup de télé­phone de Claire, l’éternelle fiancée : « J’ai une très mau­vaise nou­velle à t’annoncer… Jacques a fait un arrêt car­diaque, chez lui, hier après-midi. Il n’avait pas cessé de vivre… » — a‑t-elle sim­ple­ment ajouté. Dans mon agen­da, au ven­dre­di suiv­ant, j’ai bar­ré déje­uner avec Jacques pour coller un avis de décès découpé dans Le Monde :

 

Sa famille, Ses amis, ont la tristesse de vous faire part de la mort de Jacques Bertoin. Les obsèques auront lieu au cimetière du Mont­par­nasse, le ven­dre­di 11 juil­let 2008. On se réu­ni­ra à 14 h 15, à l’en­trée principale. 

 

Emma nous a accueil­lis les uns après les autres comme autant de vis­ages de son père, c’est Éva qui l’a dit. Cer­tains ont prié. Le soleil et la pluie s’en sont mêlés jusqu’à for­mer un kaléi­do­scope de couleurs reliant le ciel à la terre : 26e divi­sion au fond à droite face au mur de pierres.

 

©Féli­cie Dubois, décem­bre 2019

 


[1] Vladimir Jankélévitch (1983).

[2] Réédité en 2017 aux édi­tions du Chemin de fer.

[3] Par­mi lesquels Un Man­teau de Rêve, Plan B, Faut être nègre pour faire ça et Un joli coup de lune de Chester Himes ; Néons, Suzanne et Képas de Denis Bel­loc ; Le livre des séduc­tions suivi de Dix Apho­rismes sur l’amour et L’Esprit du sérail, mythes et pra­tiques sex­uelles au Maghreb de Malek Chebel ; Les Enfants-Mod­èles de Paul Thorez ; Les Cor­beaux d’Alep de Marie Seu­rat ; etc.

[4] Extrait d’un texte inti­t­ulé La mémoire de l’air, Jacques Bertoin, mai 2008, inédit.

[5] Moins cinq, Jacques Bertoin (éd. Jul­liard, 1994).

[6] Moins cinq, op.cit.

[7] Le Sud Pro­fond, Mau­rice Par­touche (éd. des Autres, 1979) ; Jean-Pierre Faye, Mau­rice Par­touche (coll. Poètes d’Aujourd’hui, éd. Seghers, 1980).

[8] La Fon­da­tion Chirac (à ne pas con­fon­dre avec la Fon­da­tion Jacques Chirac, en Cor­rèze) est une organ­i­sa­tion human­i­taire « au ser­vice de la paix ». Ses champs d’action pri­or­i­taires sont : l’accès à l’eau et à l’assainissement ; l’accès aux médica­ments et à la san­té ; la lutte con­tre la déforesta­tion et la déser­ti­fi­ca­tion ; la défense de la diver­sité cul­turelle et linguistique.

 

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