Centenaire de Gabrielle Wittkop

Centenaire de Gabrielle Wittkop

6 octobre 2020 7 Par Félicie Dubois

Centenaire de Gabrielle Wittkop

Une réédi­tion et un inédit 

Hem­lock (Quidam) + Les Héritages (Bour­go­is) —

célèbrent le cen­te­naire de la nais­sance de Gabrielle Wit­tkop (1920–2002)

 

Gabrielle Wit­tkop, “Hem­lock” (Quidam, 2020). En librairie le 8 octobre

 

Un grand MERCI à Pas­cal Arnaud de nous redonner à lire ce chef‑d’œuvre de Gabrielle Wit­tkop devenu introu­vable depuis sa pre­mière édi­tion aux Press­es de la Renais­sance en 1988 : Hem­lock (à tra­vers les meur­trières), reparaît chez Quidam le 8 octo­bre prochain (avec une pré­face de Karine Cnud­de que je vous con­seille de ne pas zapper).

 

Le livre est une fresque romanesque en trois par­ties liées entre elles par le drame que tra­verse Hem­lock, la nar­ra­trice. H. « qui est à la fois sa mère et son père, sa sœur et son frère, son époux et sa femme » souf­fre de deux mal­adies incur­ables (Parkin­son + chorée de Hunt­ing­ton). « On ne peut atten­dre la moin­dre amélio­ra­tion. On ne peut atten­dre que la pro­gres­sion de l’horreur. Alors pourquoi ne pas mourir ? »

« Il y a dans l’armoire de la salle de bains un bocal de verre roux bien fer­mé (…) la dose létale exacte­ment cal­culée. Une porte ou une clef. »

Hem­lock & H. vivent ensem­ble depuis quar­ante ans, on recon­naît dans cette « très anci­enne ami­tié » le cou­ple que for­mèrent Gabrielle et Jus­tus Wit­tkop jusqu’en 1986. (Cf. Le Mémo Gabrielle Wit­tkop.)

 

 

Hem­lock racon­te la tragédie de trois empoi­son­neuses : Beat­rice Cen­ci (1577–1599), la mar­quise de Brinvil­liers (1630–1676), Augus­ta Ful­ham (1876–1914) ; trois des­tins qui ont par­ties liées avec les con­fes­sions et les sou­venirs d’une nar­ra­trice vénéneuse : Hem­lock sig­ni­fie « ciguë » en anglais. « Ne crains rien, promet-elle à H., nul accord de par­ticipe ne vien­dra te trahir au vul­gaire, toi qui fus mon père et ma mère, mon frère et ma sœur, mon époux et ma maîtresse mais aujourd’hui mon enfant infirme, ma vie, mon calvaire. »

Une par­ti­tion ryth­mée par une anti­enne[1], une des phras­es préférées de H., dite et red­ite sans cesse par Hem­lock /Gabrielle Wit­tkop : « La vérité est la par­tie du dis­cours passé sous silence ».

 

 

Nous sommes en Ital­ie, à la fin de la Renais­sance. Le cal­en­dri­er gré­gorien est adop­té par les États catholiques (Ital­ie, France, Espagne, Por­tu­gal, Pologne) en 1582.

Beat­rice Cen­ci a cinq ans. « Quelque­fois elle ren­con­trait dans les salles un homme bar­bu et débrail­lé qui chance­lait en vocif­érant et la cinglait au pas­sage d’un cru­el coup de badine. C’était son père, don Francesco, comte Cenci. »

Les Cen­ci « étaient de vieille noblesse et depuis longtemps célèbres par leurs crimes (…) con­dot­tieri, aven­turi­ers, séna­teurs, croisés enl­e­vant à pleines nefs les biens des Sar­rasins, secré­taires d’État cor­rom­pus jusqu’à l’os, car­dinaux instal­lés dans le stupre et la con­cus­sion, comtes et barons cir­cu­lant de généra­tion en généra­tion entre leurs demeures romaines et leurs forter­ess­es épars­es dans la Campagna. »

 

À l’âge de vingt ans, Beat­rice est con­va­in­cue de par­ri­cide et con­damnée à mort.

Mal­gré les protes­ta­tions de la plèbe, qui recon­naît à la jeune aris­to­crate des cir­con­stances atténu­antes, le pape Clé­ment VIII refuse sa grâce : le 11 sep­tem­bre 1599, Beat­rice Cen­ci est décapitée sur le pont Saint-Ange.

« Il rég­nait là une puan­teur de charnier et c’était comme si toutes les sueurs, toutes les larmes, tout le sang des mar­tyrs se fussent con­den­sés et cor­rom­pus, avec des graiss­es fon­dues, des chairs gril­lées, toute l’abominable boucherie de la jus­tice pontificale. »

 

Gui­do Reni, “Por­trait de Beat­rice Cen­ci” (1600)

 

Pen­dant ce temps-là, « H. ne tient plus à la vie que par la douleur : je souf­fre donc je suis. »

 

Le sup­plice de l’eau

 

Nous sommes à Paris, au Grand Siè­cle. Le Roi Soleil ray­onne sur la multitude.

Marie-Madeleine d’Aubray, future mar­quise de Brinvil­liers, vient au monde le 22 juil­let 1630 « par une nuit de pleine lune et sous le signe de Sat­urne ». Elle est deux fois mau­dite car « tout arrive selon des motifs prévus, for­mulés dans le passé, le présent, le futur, dans une struc­ture qu’on nomme l’Éternité. »

 

Marie-Madeleine ne veut pas d’enfant … « Mais la grâce de la stéril­ité lui était refusée. Elle était féconde comme une bête. » La mar­quise de Brinvil­liers mul­ti­plie les amants et les avorte­ments ; le cheva­lier de Sainte-Croix l’initie à l’art de l’empoisonnement. C’est le temps des mess­es noires du charnier Saint-Sulpice — « là où le sol ne sèche jamais. » Débauch­es macabres & orgies pesti­len­tielles con­duisent aux crimes qui s’engendrent les uns les autres …

 

Jacopo Ligozzi, “Van­i­tas” (vers 1626)

 

Sainte-Croix est exé­cuté ; il faut arrêter la Brinvilliers.

Elle fuit en Angleterre puis se réfugie chez les Ursu­lines, à Liège. En mars 1676, Louis XIV remet la ville aux Espag­nols. Marie-Madeleine est aus­sitôt ramenée à Paris ; empris­on­née à la Conciergerie.

Enfin, la sen­tence tombe :

« La mar­quise est con­damnée à la ques­tion — ordi­naire et extra­or­di­naire —, à faire amende hon­or­able devant le por­tail de Notre-Dame, pieds nus, la corde au cou et ten­ant une torche ardente, à être ensuite menée en place de Grève pour y avoir la tête tranchée, puis à être brûlée et ses cen­dres jetées au vent… »[2]

 

Charles Le Brun, pein­tre offi­ciel à la cour du roi, l’a saisie sur son tombereau ; c’est la seule image qu’il nous reste de celle-qui-fut-un-jour-Marie-Madeleine-de-Brinvilliers.

 

Charles Le Brun, “Por­trait de la mar­quise de Brinvil­liers” (1676)

 

Pen­dant ce temps-là, Hem­lock & H. échangent encore, main dans la main, « les fleurs tristes et douces de l’attachement. Ce sel que nous avons mangé. » (Quar­ante ans durant.)

 

Grande Ciguë, “Coni­um Maculatum”

 

Nous sommes à Lon­dres, à la fin de l’époque vic­to­ri­enne ; Jack l’Éventreur sévit à Whitechapel.

Nous sommes aux Indes bri­tan­niques, sous le règne d’Edouard VII.

Nous sommes loin de la « flam­boy­ante révolte de Beat­rice Cen­ci », loin du « rut de tigresse ani­mant la Brinvil­liers » … Augus­ta Ful­ham (ver­sion colo­niale et british de Madame Bovary) glisse, sim­ple­ment glisse … « Elle avait trou­vé dans le crime un excès parais­sant d’abord la soulever au-dessus d’elle-même mais à présent le rôle finis­sait et c’étaient les hor­reurs de l’incarcération qui accom­pa­g­nait le dernier acte du drame. »[3]

 

Pen­dant ce temps-là, Hem­lock implore H. :

« Si tu meurs, je te demande de revenir vers moi. Je suis née dans une mai­son han­tée, je suis moi-même pleine de fantômes. »

 

H. revien­dra ; notam­ment dans Les Héritages

« Toute âme est un puits de mine, dit encore Hem­lock. On n’y voit rien … Mais les pier­res, elles, les pier­res n’oublient jamais. »

Les pier­res n’oublient jamais

 

Gabrielle Wit­tkop, “Les Héritages” (Bour­go­is, 2020) En librairie le 15 octobre

 

Les Héritages, roman inédit prévu au print­emps dernier, paraît chez Bour­go­is le 15 octo­bre prochain. Il y a quar­ante-cinq ans, les édi­tions Chris­t­ian Bour­go­is avaient déjà pub­lié un texte de l’auteur[4], La Mort de C., réédité en 2001 aux édi­tions Ver­ti­cales par Bernard Wal­let. (J’avais alors ren­con­tré Gabrielle Wit­tkop à Paris /Cf. Le Mémo Gabrielle Wit­tkop.)

 

Fer­nand Khnopff, “L’Of­frande” (1891)

 

Les Héritages racon­te l’histoire d’une mai­son han­tée, la vil­la Séléné, sise au bord de la Marne de 1895 à 1995.

« La mai­son était née avec chaque pierre, s’était éveil­lée à chaque tru­elle de morti­er, ouvrant ses yeux de vit­res sur le monde. » Bâtisse de style néo­clas­sique, avec colon­nades — très Belle Époque —, elle com­prend un sous-sol amé­nagé, un rez-de-chaussée qui s’ouvre au sud par une baie vit­rée, deux grandes cham­bres avec salle de bains au pre­mier étage et, couron­nant le tout, un for­mi­da­ble attique éclairé d’œils-de-bœuf.

« … tout lui était venu avec le nom. A spell, dis­ent les Anglais. Cela remonte au temps des pier­res lev­ées, des incan­ta­tions, des mys­tères. Il suf­fit d’énoncer cer­tains mots pour qu’éclatent les éner­gies d’où dépen­dra la des­tinée. A spell is said. Séléné.[5] »

Son pre­mier pro­prié­taire, Célestin Merci­er, se pend à une poutre de l’attique.

Gabrielle Wit­tkop envis­age les maisons de façon organique.

 

Séléné passe de main en main, logeant dif­férents locataires : un dandy lib­ertin, adepte de la roulette russe ; une artiste-pein­tre et ses deux péki­nois ; des escar­gots et des rats ; un cou­ple homo et leur cor­beau Coco ; des familles, des enfants ; deux sœurs, un fos­soyeur + un lieu­tenant alle­mand et son amie française.

Un petit sac de mole­sk­ine noire (con­tenant la corde util­isée par Célestin Merci­er) appa­raît par­fois dans un recoin de Séléné … quelqu’un (homme, femme, enfant ou ani­mal) doit mourir.

 

Une guerre passe.

« On ren­con­trait beau­coup de mutilés par les rues et de nou­veaux aveu­gles, ten­dant en avant des mains trem­blantes pour explor­er un monde changé, tan­dis que des pères de famille à mous­tache blanche éruc­tait Sam­bre-et-Meuse (…) Séléné sem­blait lasse. »

 

Après une vic­toire affolante, les années trente, Hitler, la drôle de guerre … voici venu le temps de l’Occupation.

Antoinette cache Hugo dans l’attique, le lieu­tenant Hugo, l’Allemand anti­nazi dévolu à « l’administration d’une sec­tion spé­ciale dans le cimetière d’Ivry : celle des déser­teurs alle­mands exé­cutés et des sui­cidaires de la Wehrma­cht (…) plus nom­breux qu’on ne le sut jamais … »

Le cou­ple Antoinette & Hugo évoque Gabrielle & Jus­tus Wit­tkop. Les pages 111 à 115 sont poignantes.

 

Fer­nand Khnopff, “Caress­es” (1896)

 

Après la Libéra­tion, Séléné, très dégradée, est restau­rée, puis relouée.

Dans les années 50, James Mar­shall Wil­son la rachète et la rebap­tise Nout (déesse de la voûte céleste, mère de tous les astres).

 

« Un jour d’été 1966, un cou­ple s’arrêta devant la vil­la (…) Ils demeurèrent quelques instants encore devant cette mai­son qui avait abrité sous son toit les joies et les angoiss­es de leur his­toire inter­dite. Puis, main dans la main, ils s’éloignèrent silen­cieux, en ce bref instant des quar­ante ans qu’heureux ils passèrent ensem­ble.[6] »

 

N’ayons pas peur des mots : Gabrielle Wit­tkop est un génie (nom mas­culin qui s’écrit avec un « e » à la fin).

Aris­to­crate dans l’âme, anar­chiste de cœur, esprit libre et lib­ertin, ani­mal sauvage  fuyant « le crim­inel homo sapi­ens », Gabrielle Wit­tkop est l’icône païenne idéale, l’idole goth­ique d’un con­te de Vil­liers de L’Isle-Adam, une fig­ure de Tarot ultime, un Grand Écrivain clas­sique et baroque à la fois. Oserais-je dire de sa prose qu’elle est synesthésique[8] ? Tous les sens sont con­vo­qués, avec l’humour en plus ; la prose de Gabrielle Wit­tkop est d’une immense générosité. Les par­fums, les couleurs et les sons se répon­dent[9] … le « rose chan­creux » répond au « froisse­ment vital, rap­pelant celui de la feuil­lée avant l’orage. »

Gabrielle Wit­tkop est d’une féroc­ité dis­tin­guée, élé­gante, urbaine. Une féroc­ité éclairée.

« Une porte ou une clef ».

Une voix inoubliable.

 

 

 

 

Gabrielle Wit­tkop, Hem­lock (Quidam) 556 pages, 25€ EN LIBRAIRIE LE 8 OCTOBRE

Gabrielle Wit­tkop, Les Héritages (Bour­go­is) 170 pages, 17€ EN LIBRAIRIE LE 15 OCTOBRE

 

©Féli­cie Dubois, octo­bre 2020.


[1] Anti­enne : du latin médié­val ante­fana, altéra­tion du latin ecclési­as­tique d’origine grecque antiphona ; dans la musique liturgique, refrain repris par le chœur entre les ver­sets d’un psaume.

[2] L’exécution de la Brinvil­liers ne mar­que pas la fin mais le début de l’Affaire des Poi­sons, « affaire » si pop­u­laire qu’en avril 1679 Louis XIV établit une cour de jus­tice spé­ciale, la Cham­bre Ardente, qui siégera jusqu’en juil­let 1682 et pronon­cera trente-six con­damna­tions à mort dont celle de la Voisin, née Cather­ine Deshayes, brûlée vive en place de Grève le 22 févri­er 1680.

[3] « Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la comédie en tout le reste : on jette enfin de la terre sur la tête, et en voilà pour jamais. » Blaise Pas­cal (1623–1662).

[4] Auteur sans « e », Gabrielle Wit­tkop y tenait beaucoup.

[5] Séléné : déesse de la Lune, sœur d’Hélios (le Soleil) et d’Éos (l’Aurore).

[6] C’est moi qui souligne…

[7] Je ne remercierai jamais assez Bernard Wallet…

[8] La synesthésie (« per­cep­tion simul­tanée ») est un phénomène neu­rologique qui asso­cie plusieurs sens à la fois.

[9] Charles Baude­laire, Cor­re­spon­dances (in : Les Fleurs du mal, 1857).

 

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