Raymond Queneau 1903–1976

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Épisode 1

 

Raymond Auguste Queneau est né le 21 février 1903 au Havre, en Normandie. Il est mort soixante-treize ans, sept mois et quatre jours plus tard à Neuilly-sur-Seine, en région parisienne.

Poètécrivain & éditeur & encyclopédiste & pataphysicien & co-fondateur de l’OuLiPo — Raymond Queneau ne répond jamais aux questions qu’on lui pose.

Héritier de François Rabelais et des Pieds Nickelés, Queneau a influencé Maurice Blanchot, Alexandre Vialatte, Marguerite Duras, Italo Calvino, Georges Perros, Georges Perec … pour ne citer que mes préférés.

 

 

Sur LE HAVRE je n’ai rien à dire

2 août 1901, au point géographique où la Seine rejoint la Manche — 49° 29’ 37’’ NO / 0° 06’ 27’’ E — Auguste Henri Queneau (1870–1947), comptable colonial (sic) épouse Joséphine Augustine Julie Mignot (1865–1937), commerçante 47 rue Thiers (rebaptisée depuis avenue René-Coty).

De leur union va naître un fils unique : Raymond.

 

Manuscrit Raymond Queneau

Raymond Queneau “Chêne et chien” (première page du manuscrit à paraître chez Denoël en 1937)

 

L’enfant est aussitôt placé en nourrice. Il est récupéré par ses parents en septembre et baptisé le 12 à la paroisse catholique Saint-Jean-Baptiste de Bléville (commune limitrophe annexée à la ville du Havre en 1953) où il fera sa première communion et sa confirmation, onze ans plus tard.

 

Raymond et sa mère Joséphine, 1911

 

En 1908, Raymond Queneau entre en classe enfantine au lycée du Havre (actuel lycée François Ier). Il lit beaucoup et commence à écrire tout petiot — certains « roman » ne sont que titre et quatrième de couverture :

 

Roman Fou

ou

KAKOTRINOMANEIMATÉTRIBÉGORGODIÉGÉSIMUTHIQUE

par Monsieur Queneau 

dédié à Mr Philippe, professeur de 3ème A au Lycée du Havre

Queneau éditeur, 47 rue Thiers, Le Havre

 

Je prierais le lecteur de vouloir bien être indulgent envers moi et de considérer avec bienveillance les nouveautés et les réformes que je viens d’essayer d’introduire dans le roman. Il y aura peut-être des passages ennuyeux, mais j’espère qu’ils feront beaucoup plus rire que les autres, ce qui peut paraître paradoxalement paradoxal, mais en considérant bien, on verra ça (paroles énigmatiques). 

Havre, FIN DE MARS de la 1917ème année.[1]

 

Raymond est bon élève en lecture, calcul, instruction religieuse et leçons de choses.

 

Photo d’école, Raymond en haut à droite

 

La ville portuaire est cosmopolite ; Raymond voyage immobile.

 

Chaque jour rue Jules-Lecesne

Défilaient des soldats anglais :

Les troupes métropolitaines,

Les coloniaux, les Portugais,

Et les sikhs conduisant des mules.

Avec les lettres majuscules

Nous faisions un joli commerce.

Bruxelle’ étant aux mains adverses,

On belgifia le Nice-Havrais

Et quand j’allais à Sainte-Adresse

Je croyais avoir voyagé.[2]

 

Le 3 juin 1915, Raymond Queneau fait pour la première fois de sa vie l’expérience de La Mort avec celle de son chat Pipo.

À partir de 1916, Raymond, treize ans, classe, archive, élabore des listes.

Il collectionne les pierres, les fossiles et les coquillages.

 

Auguste Queneau et son fils Raymond (vers 1920)

 

Raymond découvre le cinéma grâce à son père qui l’emmène voir les films de Charlie Chaplin.

 

Pendant que les Anglais échouent aux Dardanelles,

Pendant que les Français résistent à Verdun,

Pendant que le cosaque écrasé par le Hun

S’enfuit en vacillant de terreur sur sa selle,

 

Pour la première fois les illustres semelles

De Charlot vagabond, noctambule ou boxeur

Marin policeman, machiniste ou voleur

Écrasent sur l’écran l’asphalte des venelles.

 

(Lorsque nous aurons ri des gags par ribambelles,

De la tarte à la crème et du stick recourbé,

Lors nous découvrirons l’âme du révolté

Et nous applaudirons à cet esprit rebelle.)[3]

 

Jean Dubuffet « Hommage à Raymond Queneau » (1975)

 

Adolescent, Raymond Queneau se lie d’amitié avec Jean Dubuffet.[4] Il fréquente les bouquineries de Mme Bois et Mme Baillet lesquelles deviendront Mme Dutertre dans Un rude Hiver.[5]

 

1er août 1918, Le Havre est bombardé.

Raymond Queneau renonce au catholicisme et déclare à ses parents qu’il est athée.

 

Portrait de Raymond Queneau en 1922

 

Raymond obtient son baccalauréat en 1920.

Il se passionne pour les mathématiques et fume la pipe.

Les Queneau vendent leur fonds de commerce pour acheter une maison à Épinay-sur-Orge (villa des Ombrages, 2 place de la Gare) afin que leur fils unique poursuive de bonnes études à Paris.

Raymond s’inscrit à la Sorbonne en philosophie.

Il commence à lire René Guénon[6] qu’il relira toute sa vie.

Le 3 octobre 1921, Raymond Queneau, dix-huit ans, écrit dans son Journal : « Je m’émiette. »[7]

 

Le Havre bombardé, 1944

 

Le 5 septembre 1944, le Havre sera rasé de la surface de la terre normande par un énième bombardement aérien. Raymond Queneau reviendra souvent dans sa ville natale, bouleversé puis séduit par la destruction/reconstruction d’après-guerre.

 

Le Havre par Auguste Perret

 

Sur PARIS je n’ai rien à dire

26 janvier 1923, Raymond Queneau, bientôt vingt ans, écrit dans son Journal :

La vertu qui m’attire le plus est l’universalité ; le génie avec lequel je sympathise le plus est Leibniz […] Accidents mystiques et crises de désespoir ; souci de métaphysique ; désir de sciences (mathématiques), d’érudition (bibliographie, histoire), de langues (cosmopolitisme) ; goût des voyages, de l’autre et du divers ; amour du réel, poésie, vie quotidienne, objets / inquiétude du total, souci du complet, du tout, de la somme parfaite / vision du particulier, du point dont on ne parle pas, du spécial dont on se soucie, etc. / irritabilité, susceptibilité […] Imagination énorme (gênante) …[8]

En 1924, Raymond Queneau rencontre Michel Leiris[9] ; puis Philippe Soupault[10] et André Breton[11]. Il participe à la Révolution surréaliste jusqu’à son ordre d’appel sous le drapeau français, au mois de novembre 1925.

Raymond est affecté au 46e régiment d’infanterie à Paris, caserne de Reuilly, puis il est dirigé sur le 3e régiment de zouaves à Constantine.

 

Raymond Queneau en zouave, 1925

 

Raymond effectue son service militaire en Afrique du Nord jusqu’au printemps 1927.

C’était un véritable ennui saumâtre — écrit-il (et je pense à Jacques Bertoin homo africanus s’il en est, lequel, quatre-vingts ans plus tard, fait échos à Queneau : « Une suffocation humide à nulle autre pareille, une senteur indéfinissable ; pour la définir, il aurait fallu s’en extraire et la nommer, quand elle vous avait totalement digéré… »[12]). Il n’y avait rien à faire. Il faisait une chaleur dégueulasse. On mijotait dans le fond de cette cuvette avec des quarante-cinq degrés à l’ombre. C’était répugnant. Une fois on reçut un bon coup de vent chaud plein de sable. Tout était couvert de sable. Surtout les fayots qui crissaient sous la dent. Une église en bois fut enlevée et démolie. Ça c’était une distraction. Il y eut aussi l’incendie du marabout des prisonniers ; et puis la cérémonie du 14 juillet. On présenta les armes au drapeau. Mais comme on savait de plus en plus mal manœuvrer et qu’en plus on avait le casque colonial (cette saloperie) sur la tête, en présentant armes, la moitié d’entre nous foutirent (sic) par terre leur casque. Et devant le drapeau les casques roulèrent sur le sol.[13]

 

Raymond Queneau à Ermenonville, 1928

 

De retour à Paris, Raymond Queneau fréquente le groupe surréaliste dit « de la rue du Château » : Yves Tanguy (1900–1955, peintre) ; Marcel Duhamel (1900–1977, traducteur de Tennessee Williams en français & créateur de la Série Noire aux éditions Gallimard) ; et Jacques Prévert.[14]

 

Janine, ma vie

Le 28 juillet 1928, Raymond Queneau se marie avec la femme de sa vie : Janine Kahn (Paris, 1903 – Neuilly-sur-Seine, 1972), sœur cadette de Simone Rachel Kahn (1897–1980), première épouse d’André Breton — et seule la mort les séparera, quarante-quatre ans plus tard.

 

Raymond et Janine, 1929

 

En 1929, André Breton divorce de Simone Kahn et de tout ce/ceux qui va/vont avec … dont Raymond — lequel subséquemment avec le Surréalisme rompt.

En 1930, au cours de ses recherches sur les « fous littéraires »[15] à la Bibliothèque Nationale, Raymond Queneau se lie d’amitié avec Georges Bataille.[16]

À partir de 1931, Raymond et Georges collaborent à La Critique sociale de Boris Souvarine[17] — « revue des idées et des livres » entre les pages de laquelle on trouve également Simone Weil[18] et Michel Leiris.

 

En 1932, le Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline obtient le prix Renaudot ; Queneau écrit à Bataille : Je suis perdu, grillé par Céline qui me vole ma gloire future en me prenant quelque peu mes idées ! [19]

Autrement dit : sa volonté de renouveler la langue française par le langage parlé, ou français démotique (du grec dêmos : peuple).

« … la langue n’est pas un absolu. Elle n’est pas donnée à son utilisateur comme un bloc achevé, inerte, incontestable ou uniforme. La langue est un réseau complexe de sous-langues spécifiques. »[20]

Dont acte.

 

Raymond Queneau commence une psychanalyse qui durera six ans (avec quelques interruptions).

 

Je me couchai sur un divan

Et me mis à raconter ma vie,

Ce que je croyais être ma vie.

Ma vie, qu’est-ce que j’en connaissais ?

Et ta vie, toi, qu’est-ce que tu en connais ?

Et lui, là, est-ce qu’il la connaît,

Sa vie ?

Les voilà tous qui s’imaginent

Que dans cette vaste combine

Ils agissent tous comme ils le veulent

Comme s’ils savaient ce qu’ils voulaient

Comme s’ils voulaient ce qu’ils voulaient

Comme s’ils voulaient ce qu’ils savaient

Comme s’ils savaient ce qu’ils savaient.[21]

 

À partir de 1933 (et jusqu’en 1939), Raymond Queneau suit les leçons d’Alexandre Kojève[22] sur La Phénoménologie de l’esprit de G. W. F. Hegel (enseignement qu’il éditera chez Gallimard en 1947 sous le titre Introduction à la lecture de Hegel).

 

Le Chiendent

À trente ans, Raymond Queneau publie son premier livre — un roman-poème qu’il présente comme une réécriture du Discours de la méthode de René Descartes, dédié à Janine : Le Chiendent obtient le premier prix des Deux Magots créé exprès pour lui cette année-là.

Saturnin voulait écrire ; mais ça ne venait pas. Il était pas en train. La plume en l’air, il fixait d’un œil morne les casiers vides du courrier. Puis, baissant la plume, il coucha sur le papier cette phrase : l’ouazo sang vola — et posa l’instrument sur l’encrier.

Très gêné, Saturnin, très gêné.

Tapi au fond de sa loge, les volets bien fermés à cause de la chaleur, il a ouvert un petit cahier d’écolier écrit jusqu’au tiers, débouché une petite bouteille d’encre et pris un porte-plume un peu rongé. Il avait l’intention d’écrire quelque chose. Mais ça n’est pas si facile que ça d’écrire quand on a rien à dire. D’autant plus que Saturnin n’écrit pas de la banale prose, du feuilleton. Non et non ; ce qu’il écrit, c’est pensé ; alors, quand il n’écrit pas, ça devient douloureux. L’estomac se creuse, comme quand on a faim ; ceci est spécialement curieux. Les yeux papillotent et les tempes se creusent comme l’estomac ; une petite douleur descend, de la fontanelle jusqu’au cervelet et s’évanouit […]

D’où ça vient ? On ne sait pas trop. Souvent il a l’impression que c’est très important ce qu’il a à dire, parfois même que c’est ce qu’il y a de plus important au monde — ce qu’il vient d’écrire ou ce qu’il va écrire, ce qu’il a dans la tête, quoi. 

Oui, parfois, ce qu’il y a de plus important au monde se trouve là — au bout de son nez ; oui, c’est ainsi que parfois il pense le concierge Saturnin, qu’il soit assis sur une chaise, ou couché dans son lit, qu’il soit dans sa loge ou sur le pas de la porte de l’immeuble dont on lui a confié la garde, qu’il soit jour ou qu’il soit nuit, qu’il soit seul ou qu’il soit en compagnie de sa femme qui déteste les rats d’égout et les crevettes encore vivantes ; oui, Saturnin des fois, il pense comme ça.

[…]

Si qu’i prenait son plumeau et changeait de place la anonyme (sic) poussière de la cage de l’ascenseur, alors il ne souffrirait pas. Si qu’il avait beaucoup à faire, si qu’il avait beaucoup à s’occuper, alors il ne souffrirait pas. Mais il veut écrire, alors il souffre, parce qu’il a quelqu’un qui pense derrière lui. C’est du moins ce qu’il croit.[23]

 

21 mars 1934 : naissance de Jean-Marie, fils unique de Janine & Raymond Queneau.

 

Raymond & Janine & Jean-Marie

 

Notre maître à tous

En 1935, Raymond Queneau (32 ans) envoie une lettre à Max Jacob (59 ans) — notre maître à tous, dit-il — pour lui exprimer son admiration.

Max lui répond.

Quimper — 8 rue du Parc

Le 31 décembre 1935

Mon cher Raymond,

À moins d’être un fabricant comme tous les Louis Verneuil (que vous ne connaissez peut-être pas même de nom) on reste un apprenti toute sa vie. Comme Hokousai chacun de nous peut dire en mourant : « J’allais savoir ce que c’est que le dessin ! » 

Je vous avoue que je ne sais pas ce que c’est que la poésie si je sais fort bien ce qui n’est pas de la poésie. Aussi le mot « encouragement » appliqué à votre petite lettre très bienveillante ne me semblerait pas du tout ridicule. […] J’accueillerai au contraire avec une joie rémunératrice l’éloge d’un cadet comme s’il disait : « Vous êtes avec nous, mieux qu’avec les anciens ! » Ceci est un brevet de jeunesse et me voilà touché par tous les pores de mon cœur et de mon âme. La jeunesse est autant de pris sur la mort … Je n’ose dire sur l’éternité … bien entendu.

Mais si l’éloge vient encore d’un aussi grand artiste que vous ! d’un artiste qui est une des belles et solides intelligences de l’Époque, d’une des intelligences les plus cultivées les plus averties, les plus indépendantes que j’aie jamais connues, qui a pu conserver, malgré la culture, une grosse originalité inimitable à jamais et qui exercera une formidable influence sur son temps — alors ! Je n’ai plus qu’à remercier Dieu puisqu’il m’a donné ma récompense sur cette terre.

Je souhaite pour vous la vraie Gloire avant peu et je crois que 1936 vous est astrologiquement favorable …

Suivent plusieurs P.S. dont celui-ci, à propos d’un personnage de Raymond Queneau qui a lu Le Cornet à dés[24] : Je m’en irai à la postérité entre les feuillets de votre livre, je l’espère ainsi — écrit Max.

 

On pense aux Enfants du Limon[25], bien sûr, et à La Petite Gloire (texte écrit par Raymond dans les années 30 et publié après la mort de l’auteur) :

Ainsi, il ne mourrait pas tout entier ! Son nom demeurerait parmi les hommes non seulement sous le simple et pur aspect d’une inscription au catalogue de la Bibliothèque Nationale, mais encore sous la forme éminente d’une notice à lui consacrée par un érudit de mérite en quelque quarto magistral. Il fut heureux.[26]

En 1936, Janine & Raymond Queneau emménagent 9 rue Casimir-Pinel à Neuilly-sur-Seine où ils vivront jusqu’à ce que mort s’ensuive. Raymond publie Les Derniers Jours aux éditions Gallimard et donne au journal L’Intransigeant une chronique quotidienne intitulée « Connaissez-vous Paris ? » qu’il tiendra, anonymement, pendant deux ans.

 

Saint Benoit s/Loire

Loiret

Le 21 août 36 

Mon Raymond,

C’est à Mars et à la Lune que tu dois ce que tu crois me devoir : nous sommes comme on disait jadis du même bateau le Bateau ivre et le Bateau Lavoir.

Max

 

En 1937 Raymond Queneau publie successivement Odile chez Gallimard, et Chêne et chien aux éditions Denoël — roman en vers, autobiographie précoce.

 

Chêne et chien voilà mes deux noms,

Étymologie délicate :

Comment garder l’anonymat

Devant les dieux et les démons ?[27]

 

1938 : Raymond Queneau publie Les Enfants du limon chez Gallimard, un roman qui reprend son étude sur les « fous littéraires » initialement refusée par Gaston. Dans son élan, çui-ci embauche çui-là comme lecteur & traducteur d’anglais. Raymond rayonne.

Il rencontre Henry Miller[28] qui l’entraîne dans l’aventure du mensuel Volontés (vingt-et-un numéros de janvier 1938 au mois d’avril 1940).

 

Claude Monet « Varengeville » (1822)

 

La drôle de guerre

Du 5 juillet au 23 août 1939, la famille Queneau est en vacances à Varengeville, près de Dieppe. Raymond retrouve avec plaisir Joan Miró[29] qu’il a connu à Paris.

 

Miró « Chien aboyant à la lune », 1926 (D.R. Philadelphia Museum of Art)

 

Dimanche 13 août, Raymond écrit dans son Journal : Mon exercice favori : essayer de faire parler Miró. Aujourd’hui, j’en tire qu’il connaît et admire la peinture chinoise.

Le 22 : L’annonce de la signature d’un pacte de non-agression germano-russe, le rappel de permissionnaires troublent les populations. Je continue à me refuser à l’emprise de ces incidents, à collaborer au mensonge politique. Que si la guerre éclatait, je trouverais personnellement (vis-à-vis de moi-même ; en tant que petit individu) assez drôle qu’il en soit ainsi au moment où, couronnant 6 ans de psychanalyse (6 ans avec interruption), je vais enfin « gagner ma vie » — et où la publication de mon roman[30] dans la N.R.F. peut ressembler à une « reconnaissance ». Qu’une modeste « réussite » m’échappe grâce à une guerre, serait assez réjouissant.[31]

Le 24 août, les vacances sont terminées.

Le 27, Raymond est incorporé au centre de Stenay, dans la Meuse, et affecté à la 6e compagnie, dépôt d’infanterie n°24. Il écrit dans son Journal :

Demain, on doit partir pour un patelin des environs. Et puis — la guerre ?

Le 4 septembre : Toutes sortes de bruits courent. Il y en a qui espèrent que cela s’arrangera encore. […] Quant à moi, j’ai confiance.

Confiance absolue.

En ce que j’aime.

Amour, Connaissance.

Être.

Au-delà. Le transcendant.

Le 10 : Patriotisme, quant au, inexistant. Tous on la trouille d’y aller. Ou bien ce sera par un coup de tête. Évidemment la France, la civilisation, etc. ça ne « prend » plus. Chacun ne pense qu’à soi.

Le 15 : 2 lettre de Janine. Quel bonheur. Bonnes nouvelles de JM. Mon attachement pour lui. Au début mes remords (de mon agacement à son égard). Pense tout le temps à lui. À Janine — ma femme.

Apprends aussi qu’un r.h. [Un rude hiver] a commencé à paraître dans la NRF.

Le 17 : Jean Giono arrêté.[32]

[…] Où est le Tao ? Ici. Ici. Là encore. Et dans cette ordure ? Là aussi. Chercher ici aussi le divin. L’acceptation de la « réalité ». Dur chemin.

[…] Reçu 8 lettres aujourd’hui.

4 de Janine.

1 de mon père, 1 de Paulhan[33], 1 de Kahnweiler[34].

Les lettres de Janine me touchent, elles, profondément, car, maintenant, elle est capable de me suivre, de m’accompagner et en un sens de me guider. Des lettres vraiment d’une compagne.

Un beau dessin de JM.

Le 25 : J’oubliais : nous étions rassemblés, sac au dos, le soleil pas encore levé, quand la marchande de journaux (assez jolie) est passée. Le Phare. En 2ème page, je lis : Le Professeur Freud est mort.

 

Le même jour, Max Jacob écrit à Raymond Queneau après avoir lu Un rude Hiver :

Dimanche 25 sept. 39
1er dimanche de guerre et le XVIème après la Pentecôte
St Benoit

Cher Raymond,

Textes et prétextes, tout aussi fort, aussi neuf, et le nez dedans ce matin de dimanche, j’y étais encore ce soir. Voilà de la belle littérature pure de toute literie et pas occasionnelle avec des types nouveaux, synthétiques et intéressants. Je te donne le prix Goncourt, et tous les autres : tu as renouvelé le genre « de omni re scibili »[35], mort depuis Rabelais — tu as réussi ce que personne n’avait réussi : me faire lire des mathématiques et y prendre plaisir.

 

Compo Queneau ©FD/2022

 

Le 21 février 1940, Raymond Queneau écrit dans son Journal :

Aujourd’hui j’ai 37 ans. 

[…]

Que toutes ces années ont donc passé vite. J’en suis terrifié. Terrifié ! Terrifié ![36]

 

Il est au mitan de sa vie.

Épisode 2

 

1942 : Raymond Queneau publie Pierrot mon ami.[37]

1943 : Raymond Queneau publie Les Ziaux.[38]

Il envoie un exemplaire à Max Jacob qui lui répond aussitôt :

Bien aimé Raymond

Je tremble quand le facteur apporte / Un livre de vers à ma porte / Oh ! Les poèmes de cloporte / de faux-cols et imitateurs / des plus modernes explorateurs ! / Côté Rimbaud ou côté pile ? / et de quel côté la béquille ? / Non ! Laforgue n’a plus la cote / Hugo ? fi sur sa redingote ! / On n’est pas trop Apollinaire / On est surtout Vocabulaire / L’essentiel est d’être averti / Il y a aussi l’genre converti / On ne porte plus l’inverti / Mais quand je vois ta signature / Sur le titre et la couverture / Je dis “Chic !” et puis je lâche tout / Lettres, peinture en amadou / Ravitaillage où j’me dévoue / Prose, vers et patenôtres / Vite un fauteuil et le verrou ! / Dans Raymond Queneau je me vautre. [39]

 

1944 : Raymond Queneau publie Loin de Rueil.[40]

Il collabore au premier numéro de L’Éternelle revue, créée dans la clandestinité par Paul Éluard, au sommaire de laquelle se trouvent des textes de René-Guy Cadou, Michel Leiris, Jean Paulhan, Jean Tardieu, Eugène Guillevic, Jacques Prévert, Jean-Paul Sartre, Max Jacob.

Max Jacob meurt le 5 mars 1944 au camp de Drancy.

Raymond Queneau écrit : Quelques-uns sont allés jusqu’à employer le mot « martyr » à propos de la fin de Max Jacob. Il me semble qu’on peut le dire non seulement à cause de sa mort mais aussi à cause de sa vie entière. Martyr, c’est être témoin. Max fut un témoin de la poésie, un témoin aussi de sa religion. On ne le prit pas toujours au sérieux (il s’y prêtait d’ailleurs — par humilité ? par négligence ?) Il fut un méconnu, méconnu par ses pairs les poètes eux-mêmes, il faut bien le reconnaître qui, pour la plupart, l’exclurent du nombre des grands. Il fut aussi méconnu par ses coreligionnaires (j’entends les catholiques) qui ne virent en lui qui le pécheur, le fantasque, l’inconséquent. Seuls le prirent au sérieux des persécuteurs qui, le replaçant parmi ses autres coreligionnaires, lui donnèrent enfin — et hélas — la palme qu’il méritait, la palme réelle du martyr et du témoin véritable.[41]

 

Pierre tombale de Max Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire ©FD, 2021

 

La vérité ! comme si tu savais cexé 

À Saint-Germain-des-Prés, Raymond Queneau se lie d’amitié avec Boris Vian[42] qui l’incite à écrire un roman sous pseudo afin de gagner un peu d’argent (lequel manque cruellement). Ce sera : On est toujours trop bon avec les femmes[43], publié sous le nom de Sally Mara aux Éditions du Scorpion, la maison où Boris vient de sortir J’irai cracher sur vos tombes sous le pseudonyme de Vernon Sullivan.

 

Boris Vian & Raymond Queneau, D.R.

 

En 1947, Raymond Queneau publie Exercices de style aux éditions Gallimard (une histoire courte & inoffensive racontée 99 fois de façons différentes).

Contre toute attente, l’œuvre-laboratoire est un succès.

 

 

Raymond Queneau préface son roman préféré de Gustave Flaubert — Bouvard et Pécuchet — puis Moustiques, de William Faulkner. Il écrit ces mots sans lesquels “Les Mémorables” n’auraient aucune raison d’être : Le rapport de l’homme à l’œuvre, quoi qu’on en pense dans un esprit classique, ce n’est pas une recherche méprisable ; et ça transcende l’anecdote. L’écrivain, même crevé, est-il un tel néant que l’œuvre puisse s’inscrire dans la “culture” humaine sans sa signification originelle d’œuvre DE quelqu’un ?

Textes repris dans le recueil Bâtons, chiffres et lettres[44] où l’on trouve, entre autres pépites, une étude consacrée à James Joyce et un hommage à Jacques Prévert.

 

Le 20 juillet 1948, Raymond Queneau accueille Duke Ellington à Saint-Germain-des ‑Prés.

La même année, il entre à la Société mathématique de France.

 

« Le 15 juin 1949 — raconte Queneau à la radio — j’ai reçu une lettre de Juliette Gréco m’apprenant que Kosma avait mis en musique un de mes poèmes intitulé C’est bien connu et qu’elle avait l’intention de chanter cette chanson pour la réouverture du Bœuf sur le Toit. C’était Sartre, ajoutait-elle, qui lui avait conseillé ce choix. Le titre depuis a changé. […] c’est tout simplement le premier vers … »[45]

Si tu t’imagines devient la chanson la plus populaire de l’année.

 

En 1950, Raymond Queneau voyage aux États-Unis avec le chorégraphe Roland Petit. Il écrit les chansons du ballet La Croqueuse de diamants.

De retour à Paris, Raymond entre au Collège de Pataphysique (la science des solutions imaginaires selon Alfred Jarry, son fondateur) comme Grand Conservateur de la Préposition de la Chambre des Exécutions discrètes.

 

Raymond Queneau avec son chien Lucky, 1951 (©RenéSaintP)

 

L’année suivante, Raymond Queneau est élu à l’Académie Goncourt.

Pour l’occasion, Le Figaro Littéraire publie un article du nouvel académichien :

Ce qui me scandalise chez les marchands de journaux, c’est que l’on peut s’y procurer des gazettes pour tous les goûts, pour toutes les catégories d’humanité, pour les hommes, pour les femmes, pour les enfants, pour les tricoteuses et même pour les sportifs, et qu’il n’y en a pas pour les chiens. Et pourtant ça m’arrive souvent d’avoir envie de lui acheter un magazine à mon chien. J’ai l’impression que ça lui ferait plaisir. […] Je regrette vivement que mon chien ne puisse participer à quelques-unes de mes distractions, bien qu’il ne soit pas de ma dignité de partager la plupart des siennes. Pourtant, par exemple, nous aimons tous les deux le cinéma. Des règlements révoltants (et fondés sur quels principes, on se le demande) m’interdisent de le faire pénétrer dans les salles obscures. Cet ostracisme me chagrine et je n’apprécie plus cet art avec la même candeur qu’autrefois[46]

 

Raymond Queneau au restaurant Drouant, 1952

 

En 1952, Raymond Queneau publie Le Dimanche de la vie[47] — inspiré par La Phénoménologie de l’esprit d’Hegel — où l’on fait connaissance avec le soldat Valentin Brû qui ne pense jamais à rien, sauf, parfois, à la bataille d’Iéna. Les personnages de ce roman étant réels, toute ressemblance avec des individus imaginaires serait fortuite — prévient l’auteur.

Au printemps, Raymond Queneau est membre du jury au Festival de Cannes.

 

Jean-Marie, Raymond, Sartre, Beauvoir, Janine (1952)

 

Chinoche & chinophilie

En 1954, Raymond Queneau participe au centenaire d’Alphonse Allais à Honfleur.

La même année, il écrit les dialogues du film Monsieur Ripois, de René Clément.

Chez Gallimard, Gaston lui confie la direction éditoriale de l’Encyclopédie de La Pléiade, une collection qui reprend la présentation de la Bibliothèque du même nom : in-16 couronne sur papier bible, reliés en peau souple avec fers spéciaux. L’Encyclopédie comptera 49 volumes, dont le dernier sera publié en 1991 (quinze ans après la mort de Raymond).

 

En 1955, Queneau participe au doublage en français de La Strada, de Federico Fellini ; puis il part au Mexique sur le tournage du nouveau film de Luis Buñel, dont il a écrit les dialogues — La mort en ce jardin avec Simone Signoret et Michel Piccoli.

 

Raymond Queneau par Robert Doisneau, 1956

 

En 1956, Raymond Queneau participe au doublage en français de Sourires d’une nuit d’été d’Ingmar Bergman.

En 1957, Raymond Queneau participe au doublage en français d’Amère victoire, de Nicholas Ray.

L’année suivante, il travaille avec Alain Resnais sur le documentaire Le Chant du styrène — une ode à la matière plastique commandée par les usines Péchiney qui le refuseront, in fine, trop abscons.

Ici nous vous l’offrons :

 

Queneau tout zazimute

En 1959, Raymond Queneau publie Zazie dans le métro.[48] C’est un immense succès populaire.

Le roman sera adapté au cinéma l’année suivante par Louis Malle (avec, entre autres, Catherine Demongeot dans le rôle de Zazie et Philippe Noiret dans celui de son oncle, Gabriel.)

 

 

L’OULIPO

L’OuLiPo est né en septembre 1960 à Cerisy-la-Salle[49] au cours d’une décade consacrée à Raymond Queneau intitulée « Nouvelle Défense et Illustration de la langue française ».

François Le Lionnais[50] & Raymond Queneau en sont les pères fondateurs.

 

Réunion de l’Oulipo, mardi 23 septembre 1975. Assis de g. à d. : Italo Calvino, Harry, François Le Lionnais, Raymond Queneau, Jean Queval, Claude Berge Debout de g. à d. : Paul Fournel, Michèle Métail, Luc Etienne, Georges Perec, Marcel Benabou, Paul, Jean Lescure, Jacques Duchateau ©BNF-Arsenal

 

Qu’est-ce que Ou ? Qu’est-ce que Li ? Qu’est-ce que Po ?

Ou, c’est Ouvroir, un atelier où l’on œuvre. Pour fabriquer quoi ? De la Li.

Li, c’est Littérature, ce qu’on lit et ce que l’on rature. Quelle sorte de Li ? La LiPo.

Po signifie Potentielle. De la littérature en quantité illimitée, potentiellement productible jusqu’à la nuit des temps. Comment ? En inventant des contraintes : lipogrammes – dont Georges Perec est le maître avec son roman La Disparition entièrement écrit sans la lettre « e » — anagrammes, palindromes, et autres exercices de style.

Un écrivain oulipien est un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir, disait Raymond. L’entrave est un stimulant.

Qui sont les Oulipiens ? Par ordre alphabétique (liste non exhaustive) : Noël Arnaud, André Blavier, Italo Calvino (nous y reviendrons), François Caradec, Marcel Duchamp, Paul Fournel, Anne Garréta, Jacques Jouet, François Le Lionnais, Jean Lescure, Hervé Le Tellier, Georges Perec (nous y reviendrons), Raymond Queneau (nous y sommes), Jean Queval, Jacques Roubaud … [51]

 

Cent mille milliards de poèmes …/…

 

En 1961, Raymond Queneau publie le premier ouvrage oulipien : Cent mille milliards de poèmes[52] — dix sonnets, chacun de quatorze vers.

Pour composer un nouveau sonnet, le lecteur peut choisir n’importe quel premier vers d’un des dix sonnets de base.

Puis le faire suivre de n’importe quel second vers, puis de n’importe quel troisième, etc. On a dix choix pour le premier vers et, pour chacun, dix choix de second vers : ce qui donne 10x10=100 possibilités. Avec le troisième vers, on a 1000 choix possibles ; ensuite 10 000, 100 000, enfin cent mille milliards avec le quatorzième et dernier vers.

Bien sûr, les rimes et les structures syntaxiques sont toujours compatibles.

 

 

En 1965, Raymond Queneau publie Les Fleurs bleues[53] — un roman philosophique inspiré par le Tao — puis Le Chien à la mandoline, toujours chez Gallimard.

Le 29 septembre, il est invité à l’émission de télévision “Lecture pour tous” de Pierre Dumayet (Cf ci-dessus).

Le 28 novembre, Raymond perd sa chienne Aïda (laquelle avait succédé à Lucky).

Il prend une concession au cimetière des chiens d’Asnières.

 

Le 1er octobre 1966, Raymond Queneau assiste à l’enterrement d’André Breton.

Le 13 décembre, il contresigne le manifeste des 1789 contre l’interdiction du film La Religieuse de Jacques Rivette.

 

1968 : Raymond Queneau entre dans le dictionnaire Larousse.

1970 : Raymond Queneau quitte l’Académie Goncourt.

 

18 juillet 1972 : mort de Janine.

Raymond en est très affecté, sa santé décline.

 

Raymond & Jean-Marie Queneau avec un “quien” — totem paternel

 

Le nom de Queneau vient du patois normand quien = chien.

J’aime tous les chiens, les cabots, les clebs, les clébards, les ouahouahs, les toutous, les cadors. Je me sens un membre honoraire de leur république.[54]

Raymond s’intéresse à la gente canine jusqu’à lui consacrer une étude linguistique :

Au point de vue phonétique, le langage chien comporte deux consonnes (B et H), deux semi-voyelles (Y et W), et deux voyelles (A et O) ; du moins si l’on s’en tient à la transcription …[55]

En 1973 Raymond Queneau devient membre honoraire de la Société Protectrice des Animaux (SPA).

Depuis le décès de Janine, Raymond & Taï-Taï (laquelle a succédé à Aïda) sont inséparables.

« C’était une petite personne très fière, qui n’aimait pas que n’importe qui la soulève et la prenne dans ses bras — se souvient Roger Grenier. Je crois bien que, pour ne pas quitter Taï-Taï, Raymond Queneau a retardé son entrée à l’hôpital et que cela a hâté sa mort. »[56]

 

Le 25 octobre 1976 : Raymond Queneau meurt d’un cancer des poumons à Neuilly-sur-Seine.

On l’enterre au cimetière ancien de Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne.

 

On enterre les chiens on enterre les chats

On enterre les chevaux on enterre les hommes

On enterre l’espoir on enterre la vie

On enterre l’amour — les amours

On enterre les amours — l’amour

On enterre en silence le silence

On enterre en paix — la paix

La paix — la paix la plus profonde

Sous une couche de petits graviers multicolores

De coquilles Saint-Jacques et de fleurs multicolores

 

Il y a une tombe pour tout

À condition d’attendre

Il fait nuit il fait jour

À condition d’attendre

 

La Seine descend vers la mer

L’île immobile ne descend pas

La Seine remontera vers sa source

À condition d’attendre

Et l’île naviguera vers le Havre de Grâce

À condition d’attendre

 

On enterre les chiens on enterre les chats

Deux espèces qui ne s’aiment pas[57]

 

Raymond Queneau, un Normand bien parisien

 

« Le monde est absurde et l’œuvre littéraire n’est qu’un exercice de style, telle pourrait alors être résumée en une formule la position littéraire de Queneau, amené par son scepticisme et sa croyance en l’absurdité du monde à écrire une œuvre gratuite. »[58]

 

« Cette philosophie comporte une éthique et une sagesse que l’on pourrait formuler ainsi : il faut accepter la vie, malgré son absurdité apparente, car elle est sans doute liée à une loi de l’univers, à des structures qui comme celles des mathématiques appartiennent à un ensemble dont nous ne connaissons pas tous les aspects mais auquel nous appartenons. »[59]

 

Vous comprenez la philosophie, elle a fait deux grandes fautes ; deux grands oublis ; d’abord elle a oublié d’étudier les différents modes d’être, primo ; et c’est pas un mince oubli. Mais ça encore c’est rien ; elle a oublié c’qu’est le plus important, les différents modes de ne pas être. Ainsi une motte de beurre, j’prends l’premier truc qui m’passe par l’idée, une motte de beurre par exemple, ça n’est ni un caravansérail, ni une fourchette, ni une falaise, ni un édredon.  […] Y en a encore un autre mode de ne pas être : par exemple, la motte de beurre qu’est pas sur cette table, n’est pas. C’est un degré plus fort. Entre les deux, y a le ne-plus-être et le pas-encore-avoir-été. […] De telle sorte qu’on peut dire que cette motte de beurre est plongée jusque par-dessus la tête dans l’infinité du nonnête, et finalement ce qui paraît le plus important, ce n’est pas l’être, mais le nonnête. […] Voilà. Avec ça, on peut aller loin, allez. Car rien n’existe. Il n’y a rien. Moi-même, je ne suis pas.[60]

 

©Félicie Dubois, février 2022


[1] IN : Cahier de l’Herne, dirigé par Andrée Bergens (1975).

[2] Raymond Queneau, Chêne et chien (Denoël, 1937).

[3] Raymond Queneau, Chêne et chien op.cit.

[4] Jean Dubuffet (1901, Le Havre — 1985, Paris) peintre & théoricien de « l’art brut », grantami d’Alexandre Vialatte (nous y reviendrons).

[5] Raymond Queneau, Un rude Hiver (Gallimard, 1939).

[6] René Guénon (1886, Blois — 1951, Le Caire) métaphysicien traditionnaliste & franco-égyptien. Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont certains — Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues ; L’homme et son devenir selon le Védânta ; L’Ésotérisme de Dante ; La crise du monde moderne ; Le Symbolisme de la Croix — ont influencé Simone Weil, Antonin Artaud, Jean Paulhan, André Gide …

[7] Raymond Queneau, Œuvres complètes I (Gallimard, 1989).

[8] Raymond Queneau, Œuvres complètes I (Gallimard, 1989).

[9] Michel Leiris (1901–1990) écrivain & ethnologue & collectionneur d’art ; grantami de Max Jacob, Pablo Picasso, Francis Bacon …

[10] Philippe Soupault (1897–1990) poète surréaliste — Les Champs magnétiques, 1921 — exclu du Mouvement par le Grand Excommunicateur en 1926. Puis critique d’art & producteur radio.

[11] André Breton (1896–1966) chef de file & Grand Excommunicateur du Mouvement surréaliste.

[12] Extrait d’un texte intitulé La mémoire de l’air, Jacques Bertoin, mai 2008, inédit.

[13] Raymond Queneau, Souvenirs inédits — in : Tome I des Œuvres complètes (La Pléiade, Gallimard, 1989).

[14] « Prévert, ce n’est pas seulement un frère mais un maître » dira Queneau vingt-cinq ans plus tard (cité par Yves Courrière dans sa biographie de Jacques Prévert publiée en 2000 aux éditions Gallimard).

[15] L’expression « fous littéraires » désigne les graphomanes délirants. Elle a été inventée par Charles Nodier (1780–1844) dans sa Bibliographie des fous. De quelques livres excentriques (Techener, Paris, 1835).

[16] Georges Bataille (1887, Billom — 1962, Orléans) bibliothécaire, écrivain, philosophe ; nous y reviendrons.

[17] Boris Souvarine (1895, Kiev — 1984, Paris) communiste, journaliste, auteur d’une biographie politique magistrale : Staline. Aperçu historique du bolchévisme (Plon, 1935).

[18] Simone Weil (1909, Paris— 1943, Ashford) philosophe existentialiste & chrétienne ; le « seul grand esprit de notre temps » selon Albert Camus.

[19] Cité par Philippe Rolland dans son article « À la croisée de Proust, Joyce et Céline » (Le Magazine Littéraire, septembre 2012).

[20] Jacques Jouet, Raymond Queneau (La Manufacture, 1989).

[21] Raymond Queneau, Chêne et chien op.cit.

[22] Alexandre Kojève (1902, Moscou — 1968, Bruxelles) apôtre de G. W. F. Hegel en France.

[23] Raymond Queneau, Le chiendent (Gallimard, 1933).

[24] Max Jacob, Le Cornet à dés (Stock, 1923).

[25] Raymond Queneau, Les Enfants du limon (Gallimard, 1938).

[26] Raymond Queneau, La Petite Gloire — in : Contes et propos (Gallimard, 1981).

[27] Raymond Queneau, Chêne et chien (Denoël, 1937).

[28] Henry Miller (1891, New-York — 1980, Los Angeles) écrivain américain que je n’aime pas tellement.

[29] Joan Miró (1893, Barcelone — 1983, Palma de Mayorque) peintre surréaliste & catalan réfugié en France pendant la guerre civile espagnole.

[30] Un rude hiver paraît en feuilleton dans la N.R.F. à l’été 1939.

[31] Raymond Queneau, Journal/1939–1940 (Gallimard, 1986).

[32] Jean Giono avait signé un tract intitulé « Paix immédiate » qui tombait sous le coup de la loi : il était alors INTERDIT d’être pacifiste.

[33] Jean Paulhan (1884, Nîmes — 1968, Neuilly-sur-Seine) écrivain & éditeur ; un des Grands Manitous de la Nouvelle Revue Française qui a donné naissance aux éditions Gallimard.

[34] Daniel-Henry Kahnweiler (1884, Mannheim — 1979, Paris) collectionneur & marchand d’art & promoteur du Cubisme.

[35] … de toutes choses qu’on peut savoir …

[36] Raymond Queneau, Journal/1939–1940 (Gallimard, 1986).

[37] Raymond Queneau, Pierrot mon ami (Gallimard, 1942).

[38] Raymond Queneau, Les Ziaux (Gallimard, 1943).

[39] Max Jacob à Raymond Queneau — IN : Raymond Queneau (Cahier de L’Herne, 1975).

[40] Raymond Queneau, Loin de Rueil (Gallimard, 1944).

[41] Raymond Queneau, “Hommage à Max Jacob” in : Max Jacob. C’était il y a trente ans (Les Amis de Max Jacob, 1974).

[42] Boris Vian (1920, Ville d’Avray — 1959, Paris) écrivain zazou, trompettiste & pataphysicien.

[43] On est toujours trop bon avec les femmes sera adapté au cinéma par Marcel Jullian en 1971.

[44] Raymond Queneau, Bâtons, chiffres et lettres (Gallimard, 1965).

[45] Émission de Jean Chouquet, Club d’essai (RTF, 1953).

[46] Raymond Queneau, Pour mon chien (Le Figaro Littéraire, 17 mars 1951).

[47] Raymond Queneau, Le dimanche de la vie (Gallimard, 1952).

[48] Raymond Queneau, Zazie dans le métro (Gallimard, 1959).

[49] Cerisy-la-Salle est une commune normande située dans le département de La Manche, arrondissement de Coutances. Depuis 1952, son château du XVIIème siècle accueille des manifestations culturelles héritières des « Décades de Pontigny » (en Bourgogne). En soixante-dix ans, près de huit cents colloques se sont tenus à Cerisy, dont celui organisé par Isabelle Grell & Arnaud Genon intitulé “Culture(s) et autofiction(s)” auquel j’ai eu le bonheur d’assister en juillet 2012 Cf. http://www.autofiction.org/index.php?category/Accueil

[50] François Le Lionnais (1901, Paris — 1984, Boulogne-Billancourt) chimiste & mathématicien & grantami de Marcel Duchamp.

[51] La « famille Quenouillard » se réunit tous les mois depuis plus de soixante ans Cf. https://www.oulipo.net/

[52] Raymond Queneau, Cent mille milliards de poèmes (Gallimard, 1961).

[53] Raymond Queneau, Les Fleurs bleues (Gallimard, 1965).

[54] Cité par Jacques Jouet, op.cit.

[55] Raymond Queneau, De quelques langages animaux imaginaires et notamment du langage chien dans « Sylvie et Bruno » (un roman de Lewis Carroll) — éditions de L’Herne (1975) ; texte repris dans Contes et propos (Gallimard, 1981).

[56] Roger Grenier Les larmes d’Ulysse (collection « L’un et l’autre », Gallimard, 1998).

[57] Raymond Queneau, Les chiens d’Asnières — in : Les Ziaux (Gallimard, 1943).

[58] Andrée Bergens, directrice du Cahier de L’Herne consacré à Raymond Queneau en 1975.

[59] Anne Clancier, À la recherche d’une ascèse / Esquisse d’une philosophie de Raymond Queneau (Cahier de L’Herne, 1975).

[60] Raymond Queneau, Le Chiendent (Gallimard, 1933).