Érik Satie — 2 : Érik Satie, phonométrographe

Érik Satie — 2 : Érik Satie, phonométrographe

8 septembre 2020 5 Par Félicie Dubois

Érik Satie

1866–1925

II

 

En 1893, Érik Satie (vingt-sept ans) est amoureux de Suzanne Valadon.

 

Érik Satie « Por­trait de Suzanne Val­adon » (1893)

 

En 1925, à la mort du com­pos­i­teur, dans le caphar­naüm de sa cham­bre, par­mi les piles de papiers cal­ligraphiés d’une écri­t­ure goth­ique, on trou­vera un car­ton sur lequel Satie avait écrit rue Cor­tot, à Montmartre :

Le 14 du mois de jan­vi­er de l’an de grâce de 1893, lequel était un same­di, com­mença ma liai­son d’amour avec Suzanne Val­adon, laque­lle pris fin le mar­di 20 du mois de juin de la même année.

Le lun­di 16 du mois de jan­vi­er 1893, mon amie Suzanne Val­adon est venue pour la pre­mière fois de sa vie en cet endroit, et aus­si pour la dernière le same­di 17 de juin du même an.[1]

 

Suzanne Val­adon « Auto­por­trait » (1894)

 

Marie-Clé­men­tine Val­adon est née le 23 sep­tem­bre 1865 à Bessines-sur-Gartempe (dans le Lim­ou­sin) de père incon­nu et d’une mère lingère, veuve d’un bagnard.

Elle arrive à Paris à cinq ans, quitte l’école à sept et devient trapéziste au cirque Fer­nan­do (futur Médra­no) du boule­vard Bar­bès. Huit ans plus tard, une mau­vaise chute inter­rompt sa car­rière d’acrobate. Elle se vend au « Marché aux mod­èles » de la Place Blanche, le same­di matin.

 

Suzanne Val­adon en 1885 ©Jean Fabris

 

À dix-huit ans, celle-qui-ne‑s’appelle-pas-encore-Suzanne-Valadon donne nais­sance à un garçon prénom­mé Mau­rice que l’artiste cata­lan Miquel Utril­lo i Mor­lius recon­naî­tra des années plus tard, lui trans­met­tant la moitié seule­ment de son nom.

 

Mère & enfant (Suzanne Val­adon et Mau­rice Utril­lo) D.R.

 

Celle-qui-se-fait-appel­er-Maria pose pour Puvis de Cha­vannes + Auguste Renoir ou Hen­ri de Toulouse-Lautrec, lequel devient son ami.

Toulouse-Lautrec l’encourage à dessin­er et la rebap­tise “Suzanne”, un prénom à la mode (“Marie-Clé­men­tine” ou “Maria” font vieux jeu).

 

Toulouse-Lautrec, « Por­trait de Suzanne Val­adon » dit « Gueule de bois » (1888)

 

En 1894, Edgar Degas appuie la can­di­da­ture de Suzanne Val­adon à la nou­velle Société Nationale des Beaux-Arts où elle sera la pre­mière & seule femme à exposer.

 

Suzanne Val­adon « Por­trait d’Érik Satie » (1893)

 

Au lende­main de leur pre­mière nuit d’amour, Érik Satie la demande en mariage.

Lui préférant un riche ban­quier, Suzanne Val­adon épouse Paul Mousis — autrement dit une vie sta­ble et confortable.

 

En 1909, elle quit­tera son mari pour un ami de son fils, André Utter[2], de vingt ans son cadet. Le Trio Infer­nal — Val­adon & Utril­lo & Utter — vivra sous le même toit jusqu’à la mort de Suzanne.

 

Suzanne Val­adon « Adam et Ève » (André Utter & Suzanne Val­adon, 1909)

 

Suzanne Val­adon est morte le 7 avril 1938 à Paris, entourée de ses amis André Derain, Pablo Picas­so et Georges Braque.

Elle est enter­rée à Saint-Ouen.

Son ate­lier — 12 rue Cor­tot — abrite aujourd’hui le Musée de Mont­martre.

 

Ate­lier de Suzanne Val­adon ©Féli­cie Dubois

 

En sou­venir de son unique liai­son d’amour, Érik Satie com­pose une pièce courte pour piano devant être jouée 840 fois à la suite — le temps de souf­frir autant que son auteur, si pos­si­ble : VEXATIONS[3]

 

The Velvet Gentleman

 

En 1895, grâce à la générosité de ses amis nor­mands, les frères Le Mon­nier (Fer­nand et Louis), Érik Satie achète sept cos­tumes de velours côtelé iden­tiques de couleur fauve, avec bon­nets et pardessus assor­tis, à « La Belle Jar­dinière » (vête­ments con­fec­tion­nés et sur mesure — un des tout pre­miers grands mag­a­sins parisiens).

 

Érik Satie en vel­vet dans une guinguette, D.R.

 

En 1896, Claude Debussy (Prix de Rome en 1884, autrement dit déjà « instal­lé ») orchestre deux Gymnopédies d’Érik Satie (1 & 3) pour aider son ami à dif­fuser sa musique.

 

Mal­gré l’aide du « bon Claude » + les cours par­ti­c­uliers de piano qu’il donne aux enfants de ses amis for­tunés, Le Gen­til­homme de velours ne peut plus pay­er son loy­er, rue Cor­tot, et démé­nage au rez-de-chaussée du même immeu­ble dans une sorte de « plac­ard », dit-il.

 

En 1897, Érik Satie com­pose la dernière Gnossi­enne + les deux Pièces froides + les trois Airs à faire fuir + les trois Dans­es de Tra­vers.

 

 

L’année suiv­ante, à l’automne 1898, Érik Satie quitte son plac­ard de Mont­martre pour 15 m² à Arcueil-Cachan, au sud de Paris, dans le Val-de-Marne.

Bibi-la-purée, un proche de Rodolphe Salis, grand ami de Paul Ver­laine, vient de quit­ter sa cham­bre au 2e étage d’une mai­son ouvrière (22 rue Cauchy), dite « des Qua­tre Cheminées ».

Érik Satie s’y replie.

Il y restera vingt-six ans.

 

« Car­refour des Qua­tre Chem­inées » (vers 1900) D.R.

 

Per­son­ne n’entrera dans le logis d’Érik Satie, si ce n’est à qua­tre pattes : les chiens errants d’Arcueil-Cachan seront les seuls à mon­ter l’escalier avec lui.

 

Con­stan­tin Bran­cusi « L’Escalier de Satie, rue Cauchy » (1928)

 

En 1899, Érik Satie est pianiste — tapeur à gages, dit-il — sous l’enseigne de plusieurs cabarets mont­martrois. Il com­pose des mélodies — des rudes saloperies — pour Vin­cent Hys­pa[4] et Paulette Dar­ty.[5]

 

Tous les jours, au petit matin, il ren­tre à pied jusqu’à la rue Cauchy (une ving­taine de kilo­mètres environ.)

 

 

Le 19 octo­bre 1899, à Paris, Érik Satie est le témoin de Claude Debussy qui épouse Marie-Ros­alie Tex­i­er dite « Lilly ».

Érik écrit à son frère Con­rad : Si je n’avais pas Debussy pour causer des choses un peu au-dessus de ce dont causent les hommes vul­gaires, je ne vois pas com­ment je ferais pour exprimer ma pau­vre pen­sée — si je l’exprime encore.[6]

 

Le 30 avril 1902, à l’Opéra-Comique, la créa­tion de Pel­léas et Mélisande, drame lyrique en cinq actes de Claude Debussy (un opéra après Wag­n­er, et non pas d’après Wag­n­er, souligne son com­pos­i­teur), sur un livret de Mau­rice Maeter­linck[7] et sous la direc­tion d’André Mes­sager[8], révèle « le bon Claude » au monde entier.

Est-ce le suc­cès ou le génie de son « meilleur ami » qui boule­verse à ce point Érik Satie ? Il écrit à son frère, Con­rad : Plus rien à faire de ce côté-là, il faut chercher autre chose ou je suis per­du.[9]

 

Man Ray « La Poire d’Érik Satie » (1969)

 

En 1903, en réponse à ceux qui reprochent à sa musique d’être « informelle », Érik Satie com­pose Trois morceaux en forme de poire (en sept mou­ve­ments) pour piano à qua­tre mains.

Le 17 août, il écrit à Claude Debussy : Mon­sieur Érik Satie tra­vaille en ce moment à une œuvre plaisante (…) Mon­sieur Érik Satie est fou de cette nou­velle inven­tion de son esprit. Il en par­le beau­coup et en dit grand bien. Il la croit supérieure à tout ce qui a été écrit jusqu’à ce jour ; peut-être se trompe-t-il (…) Vous qui le con­nais­sez bien, dites-lui ce que vous en pensez : sûre­ment il vous écoutera mieux que quiconque, tant est portée son ami­tié pour vous.[10]

Trois morceaux en forme de poire, par Vladimir Jankélévitch et Jean-Joël Bar­bi­er (in : “Ren­dez-vous avec Vladimir Jankélévitch : Autour d’Érik Satie” — 1971) ; c’est offert de bon cœur :

 

Érik écrit à son frère Con­rad : Je m’ennuie à mourir de cha­grin ; tout ce que j’entreprends timide­ment rate avec une hardiesse incon­nue à ce jour.[11]

 

En 1904, cepen­dant, Satie com­pose le pre­mier rag­time[12] de la musique « savante » occi­den­tale : Pica­dil­ly.

 

 

Le Bon Maître d’Arcueil

 

En l’année de grâce de 1905, à bien­tôt quar­ante ans, Érik Satie retourne à l’école, plus pré­cisé­ment à la Schola Can­to­rum[13], dirigée par Vin­cent d’Indy[14], où il s’inscrit au cours de con­tre­point d’Albert Rous­sel[15].

Le com­pos­i­teur des Gymnopédies, des Gnossi­ennes et de Trois morceaux en forme de poire devient l’élève d’un pro­fesseur plus jeune que lui.

Il change de costume.

Doré­na­vant, Érik Satie n’apparaîtra plus qu’en scribe bureau­cra­tique (ten­dance Bartle­by ©Her­man Melville), cha­peau mel­on & faux col & parapluie.

 

Érik Satie (juil­let 1909, Stu­dio Hamelle, Arcueil) ©Robert Caby

 

Entre 1906 et 1908, Érik Satie com­pose Prélude en tapis­serie + Allons‑y Cho­chotte + Pièces froides pour un chien + Aperçus désagréables.

 

 

En 1908, Érik Satie est nom­mé « directeur du ser­vice intérieur du patron­age laïque de la mairie d’Arcueil ». Il s’occupe des enfants déshérités de la com­mune, les prom­enant tous les jeud­is, et com­pose des piécettes pour piano adap­tées à la mor­pholo­gie de leurs petites mains.[16]

 

En 1909, Mau­rice Rav­el[17] par­ticipe à la fon­da­tion de la Société Musi­cale Indépen­dante (SMI), aux côtés de Gabriel Fau­ré[18], Flo­rent Schmitt[19] et Charles Kœch­lin[20], qui veu­lent se démar­quer de la Société Nationale de Musique (SNM), jugée trop con­ser­va­trice (et dom­inée par César Franck[21]).

L’anti-académisme proclamé d’un Érik Satie (out­sider) est mis en avant par Rav­el con­tre Debussy — lequel, soudain, n’est plus qu’un musi­cien « impres­sion­niste », autrement dit, déjà, d’hier.

Exit le prin­ci­pal adversaire.

Acces­soire­ment, Érik Satie devient « le père de la musique moderne ».

 

Érik Satie et Claude Debussy en 1910, D.R.

 

Érik Satie et Claude Debussy étaient-ils amis ?

Sans doute pas au sens de Mon­taigne et La Boétie (ten­dre liai­son réin­car­née, notam­ment, par Vil­liers de l’Isle-Adam et Stéphane Mal­lar­mé /Cf. La Série Vil­liers).

Leur rela­tion aura duré un quart de siè­cle : de 1891 à 1917, ce n’est pas rien.

Leur légende sera cousue main par Jean Cocteau dans une con­férence don­née, pour la pre­mière fois, en 1920 :

Debussy fréquen­tait alors l’auberge du Clou, mal vu des artistes de gauche, parce qu’il venait d’avoir le Prix de Rome — on l’évitait. Un soir, Debussy et Satie se trou­vent à la même table. Ils se plaisent. Satie demande à Debussy ce qu’il pré­pare. Debussy com­po­sait, comme tout le monde, une « wag­nérie ». Satie fit la gri­mace : Croyez-moi, mur­mu­ra-t-il, assez de Wag­n­er ! (…) Pas de cou­plets, pas de leit­mo­tiv — se servir d’une cer­taine atmo­sphère « Puvis de Cha­vannes » [22]

 

Puvis de Cha­vannes « Le Bois sacré cher aux arts et aux mus­es » (1884)

 

Hors les murs, le 7 août 1909, Érik Satie est élevé au rang d’Officier par le préfet de la Seine qui lui remet les Palmes académiques pour mérite civique.

Un vin d’honneur est organ­isé en hom­mage à celui que l’on surnomme à présent « Le Bon Maître d’Arcueil ».

 

 

Nota Bene : le 31 mars 2016, le con­seil munic­i­pal de la mairie d’Arcueil s’est réu­ni avec, pour Ordre du Jour, le vote d’une sub­ven­tion spé­ciale de plusieurs mil­liers d’euros attribuée aux fes­tiv­ités du 17 mai suiv­ant mar­quant le 150e anniver­saire de la nais­sance d’Érik Satie, célébrité com­mu­nale. Un con­seiller Front Nation­al, mon­sieur Truf­faut, s’est alors écrié : « L’argent pub­lic ne doit pas servir à hon­or­er un com­pos­i­teur alcoolique mem­bre du Par­ti Com­mu­niste ! » (In : Le Parisien du 1er avril — sic.)

 

Le 16 jan­vi­er 1911, salle Gaveau — Glo­ria In Excel­sis Locus ! — Mau­rice Rav­el et le pianiste Ricar­do Viñes inter­prè­tent la troisième Gymnopédie, la deux­ième Sara­bande et un Prélude du Fils des étoiles.

Le pro­gramme présente Érik Satie comme un com­pos­i­teur qui occupe dans l’histoire de l’art con­tem­po­rain une place véri­ta­ble­ment excep­tion­nelle. En marge de son époque, cet isolé a écrit jadis quelques cour­tes pages qui sont d’un génial précurseur. Ces œuvres mal­heureuse­ment peu nom­breuses, sur­pren­nent par une pré­science du vocab­u­laire mod­erniste et par le car­ac­tère qua­si prophé­tique de cer­taines trou­vailles har­moniques.

 

Le 25 mars de la même année, salle Gaveau — Glo­ria In Excel­sis Locus /bis — Claude Debussy dirige son orches­tra­tion des Gymnopédies (1 & 3) lesquelles l’emportent en applaud­isse­ments sur ses pro­pres compositions.

Au lieu de féliciter son ami (qui n’attend que ça), Debussy est con­va­in­cu que Satie a voulu l’humilier.

De son côté, Érik écrit à son frère Con­rad : Pourquoi ne veut-il pas me laiss­er une toute petite place dans son ombre ? je n’ai que faire du soleil.[23]

 

Érik Satie con­tin­uera à venir déguster des côtelettes et des œufs, arrosés d’un petit-vin-blanc-je-ne-vous-dis-que-ça, chez Claude Debussy qui lui présen­tera, un beau jour de juin : Igor Stravin­sky[24].

Il me plut du pre­mier coup, se sou­vien­dra Igor, en dic­tant ses Mémoires. C’était une fine mouche. Il était plein d’astuce et intel­ligem­ment méchant.[25]

 

En 1912, Érik Satie com­mence à pub­li­er dans la Revue musi­cale S.I.M.[26] des extraits de ses Mémoires d’un amnésique.[27]

 

CE QUE JE SUIS (Frag­ment)

Tout le monde vous dira que je ne suis pas un musi­cien. C’est juste.

Dès le début de ma car­rière, je me suis, de suite, classé par­mi les phonométro­graphes. Mes travaux sont de la pure phonométrique. 

(…)

Du reste, j’ai plus de plaisir à mesur­er un son que j’en ai à l’entendre.

(…)

La pre­mière fois que je me servis d’un phono­scope, j’examinai un si bémol de moyenne grosseur. Je n’ai, je vous assure, jamais vu chose plus répug­nante. J’appelai mon domes­tique pour le lui faire voir.[28]

 

« Érik Satie donne un bou­quet de fleurs à Mau­rice Utril­lo » (spec­ta­cle d’ombres de Nico­las Bataille, 1993)

 

LA JOURNÉE DU MUSICIEN (Frag­ment)

L’artiste doit régler sa vie.

Voici l’horaire pré­cis de mes actes journaliers :

Mon lever : à 7h. 18 ; inspiré : de 10h. 23 à 11 h. 47. Je déje­une à 12 h. 14.

(…)

Je ne mange que des ali­ments blancs (…)

Je fais bouil­lir mon vin, que je bois froid avec du jus de fuch­sia (…)

Je respire avec soin (peu à la fois)

(…)

D’aspect très sérieux, si je ris, c’est sans le faire exprès. Je m’en excuse tou­jours et avec affabilité.

Je ne dors que d’un œil ; mon som­meil est très dur. Mon lit est rond, per­cé d’un trou pour le pas­sage de la tête. Toutes les heures, un domes­tique prend ma tem­péra­ture et m’en donne une autre.

(…)

Mon médecin m’a tou­jours dit de fumer. Il ajoute à ses con­seils : « Fumez, mon ami : sans cela, un autre fumera à votre place. »[29]

 

Érik Satie com­pose les Véri­ta­bles préludes flasques (pour un chien) + Descrip­tions automa­tiques + Embryons desséchés.

 

 

En 1913, Érik Satie ren­con­tre Georges Auric, de trente-trois ans son cadet, com­pos­i­teur & mem­bre fon­da­teur du « Groupe des Six » (nous revien­drons sur ce sujet), qui fini­ra par se brouiller avec lui, comme tout le monde, oui.

 

Mau­rice Sachs se sou­vient d’Érik Satie : Il était tout gris. Sa mod­estie cachait beau­coup d’amertume, d’horrible mis­ère, des peurs nerveuses, des haines dis­simulées. Il était sus­cep­ti­ble à l’excès, vin­di­catif, ran­cu­nier et pour­tant point méchant dans le fond.[30]

 

Les Bal­lets Russ­es créent Le Sacre du print­emps d’Igor Stravinsky.

Guil­laume Apol­li­naire pub­lie Cal­ligrammes.

Mar­cel Proust (à compte d’auteur, chez Bernard Gras­set[31], après que le man­u­scrit a été refusé au Mer­cure) : Du côté de chez Swann

 

Érik Satie com­pose Sports et Diver­tisse­ments + Trois valses dis­tin­guées du pré­cieux dégoûté (en réplique aux Valses nobles et sen­ti­men­tales de Rav­el).

Le con­cept-album Sports et Diver­tisse­ments est une com­mande du jour­nal­iste & édi­teur Lucien Vogel[32], lequel avait d’abord sol­lic­ité Igor Stravin­sky … finale­ment trop cher pour lui.

Dans la Pré­face, Érik Satie écrit : Cette pub­li­ca­tion est con­sti­tuée de deux élé­ments artis­tiques : dessin et musique. La par­tie dessin est fig­urée par des traits — des traits d’esprit ; la par­tie musi­cale est représen­tée par des points — des points noirs. Ces deux par­ties réu­nies en un seul vol­ume for­ment un tout : un album. Je con­seille de feuil­leter ce livre d’un doigt aimable et souri­ant, car c’est ici une œuvre de fan­taisie. Qu’on n’y voie pas autre chose.[33]

 

« Water-Chute », par­ti­tion d’Érik Satie & aquarelle de Charles Mar­tin (1914)

 

Le 28 juin de l’an de grâce de 1914, l’Archiduc François-Fer­di­nand d’Autriche, héri­ti­er de l’Empire aus­tro-hon­grois, et son épouse Sophie Chotek, duchesse de Hohen­berg, sont assas­s­inés à Sara­je­vo. Les jeux d’alliances diplo­ma­tiques entrainent l’Europe dans la Pre­mière Guerre indus­trielle Mondiale.

Au lende­main de l’assassinat du paci­fiste Jean Jau­rès (le 31 juil­let), Érik Satie adhère à la SFIO (Sec­tion Française de l’Internationale Ouvrière).

Le 2 août 1914, la Mobil­i­sa­tion Générale est décrétée en France.

 

 

Trop vieux pour être appelé sous les dra­peaux (48 ans), Érik Satie s’engage dans les Mil­ices Social­istes d’Arcueil — rapi­de­ment dis­soutes pour tapage nocturne.

 

La Pre­mière Guerre indus­trielle Mon­di­ale va dur­er qua­tre ans ; elle sera accom­pa­g­née, puis suiv­ie, par la Grippe dite, à tort, « espagnole ».

Nous revien­drons sur ce sujet.

(Cf. La Série Guil­laume Apol­li­naire)

 

En l’an de grâce de 1915, Érik Satie ren­con­tre Jean Cocteau par l’entremise de Valen­tine Gross — pein­tre & illus­tra­trice, épouse de Jean Hugo, lui-même artiste & arrière-petit-fils du grand Victor.

 

Fin du deux­ième épisode, à suiv­re : Épisode 3/3 : Érik Satie, icône Dada


[1] Cité par Ornel­la Vol­ta dans L’Hymagier d’Érik Satie (édi­tions Fran­cis Van de Velde / avec le con­cours du Théâtre Nation­al de l’Opéra de Paris, 1979).

[2] André Utter (1866–1948) pein­tre français.

[3] Vex­a­tions sera créé en 1963 par John Cage, accom­pa­g­né d’une douzaine d’interprètes (dont John Cale, co-fon­da­teur avec Lou Reed, l’année suiv­ante, du Vel­vet Under­ground) qui se relaieront, pen­dant plus de dix-huit heures, sans interruption.

[4] Vin­cent Hys­pa (1865–1938) chan­son­nier mont­martrois, ver­sé dans la satire politique.

[5] Paulette Dar­ty (née Pauline Joséphine Combes, 1871–1939) chanteuse d’opérette et de var­iétés dite « la reine de la valse lente ».

[6] Érik Satie, Cor­re­spon­dance presque com­plète ; réu­nie et présen­tée par Ornel­la Vol­ta (Fayard-IMEC, 2000).

[7] Mau­rice Maeter­linck (1862, Gand – 1949, Nice) poète, dra­maturge et essay­iste belge, prix Nobel de Lit­téra­ture en 1911.

[8] André Mes­sager (1853–1929) com­pos­i­teur et chef d’orchestre français.

[9] Érik Satie, Cor­re­spon­dance presque com­plète ; réu­nie et présen­tée par Ornel­la Vol­ta (Fayard-IMEC, 2000).

[10] Érik Satie, Cor­re­spon­dance presque com­plète ; op. cit.

[11] Érik Satie, Cor­re­spon­dance presque com­plète ; op. cit.

[12] Le rag­time a été inven­té par les afro-améri­cains au début du dix-neu­vième siè­cle ; les pre­miers rags sont des cake-walks, dans­es par­o­diques accom­pa­g­nées au ban­jo ou au piano à l’occasion de con­cours où l’on pou­vait gag­n­er un gâteau.

[13] La Schola Can­to­rum est un étab­lisse­ment supérieur d’enseignement musi­cal privé, fondé en 1894 par Charles Bor­des, Alexan­dre Guil­mant et Vin­cent d’Indy con­tre l’école Nie­der­mey­er (dont venait Maître Vinot, le pre­mier pro­fesseur de Crin-Crin.) Elle a ouvert ses portes en 1896, rue Stanis­las (à Mont­par­nasse) pour finale­ment s’installer, en 1900, rue Saint-Jacques (Quarti­er Latin), dans un ancien cou­vent de Béné­dictins Anglais où elle se trou­ve encore aujourd’hui.

[14] Vin­cent d’Indy (1851–1931) ; com­pos­i­teur français nation­al­iste et antidrey­fusard, mem­bre de la Ligue de la Patrie française (fondée en réac­tion à la Ligue des Droits de l’Homme), dont Mau­rice Bar­rès, Edgar Degas, Auguste Renoir, Jules Verne et tant d’autres font par­tie … Vin­cent d’Indy con­tribuera active­ment à l’aura de Beethoven et de Wag­n­er en France.

[15] Albert Rous­sel (1869–1937) com­pos­i­teur français.

[16] Érik Satie, Menus pro­pos enfan­tins + Pec­ca­dilles impor­tunes + Enfan­til­lages pit­toresques (1913).

[17] Mau­rice Rav­el (1875, Ciboure – 1937, Paris) ; Rav­el et Satie se sont ren­con­trés au Chat Noir (Mau­rice était alors ado­les­cent.) Lorsque les deux musi­ciens se retrou­vent, presque vingt-ans plus tard, Rav­el n’a pas encore com­posé le Boléro (1928) qui le ren­dra célébris­sime, mais déjà Pavane pour une infante défunte + les Jeux d’Eau + Ma mère l’Oye … Érik Satie n’était pas ten­dre avec son cadet. Dans le pre­mier numéro de la revue Le Coq (©Cocteau) en mai 1920, en réac­tion à la pub­lic­ité faite autour du refus d’une médaille par Rav­el, Satie écrit : Rav­el refuse la Légion d’Honneur mais toute sa musique l’accepte.

[18] Gabriel Fau­ré (1845, Pamiers — 1924, Paris) pianiste et com­pos­i­teur français (auteur, notam­ment, d’un sub­lime Requiem en 1888).

[19] Flo­rent Schmitt (1870–1958) com­pos­i­teur français.

[20] Charles Kœch­lin (1867–1950) com­pos­i­teur français.

[21] César Franck (1822, Liège — 1890, Paris) com­pos­i­teur et organ­iste franco-belge.

[22] « Con­férence de Jean Cocteau sur Érik Satie » (In : la Revue Musi­cale, 1924).

[23] Érik Satie, Cor­re­spon­dance presque com­plète ; réu­nie et présen­tée par Ornel­la Vol­ta (Fayard-IMEC, 2000).

[24] Igor Stravin­sky (1882, Saint-Péters­bourg – 1971, New York) ou Stravin­s­ki ou Straw­in­sky (comme l’orthographie Émile Vuiller­moz dans sa fameuse His­toire de la Musique, Arthème Fayard, 1949) est un com­pos­i­teur rus­so-fran­co-améri­cain à l’influence considérable.

[25] Igor Stravin­sky, Chroniques de ma vie (Denoël, 2000).

[26] Revue musi­cale S.I.M. (Hon­orée d’une souscrip­tion du Min­istère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts), men­su­elle, paru­tion de novem­bre 1909 à juil­let 1914.

[27] Mémoires d’un amnésique, édi­tion annotée par Raoul Coquereau (Ombres, 2010).

[28] Érik Satie, Mémoires d’un amnésique (Ce que je suis) ; In : Revue musi­cale S.I.M. (15 avril 1912).

[29] Érik Satie, Mémoires d’un amnésique (La journée du musi­cien) ; In : Revue musi­cale S.I.M. (15 jan­vi­er 1913).

[30] Mau­rice Sachs, La Décade de l’illusion (re-éd, Gras­set, 2018).

[31] Bernard Gras­set (1881, Mont­pel­li­er — 1955, Paris) ; … un homme très car­ac­téris­tique de notre temps, rapi­de, heureux de l’être, auda­cieux, qui m’a paru mer­veilleuse­ment intel­li­gent, et très cul­tivé — écrit Mau­rice Sachs le 21 décem­bre 1919 ; In : Le Bœuf sur le toit (La Nou­velle Revue Cri­tique, 1939 ; Gras­set & Fasquelle, 1987). En 1923, Bernard Gras­set pub­liera le pre­mier roman d’un auteur juvénile : Le Dia­ble au corps de Ray­mond Radiguet (1903–1923) avec des méth­odes réservées jusqu’alors aux savons (dix­it Mau­rice) ; le tirage moyen (habituelle­ment = 2 000 exem­plaires) sera de 10 000 exem­plaires pour le « petit pro­tégé de Cocteau. » Gras­set invente le Ser­vice de Presse (envoi « gra­tu­it » d’un ouvrage avant paru­tion aux « pre­scrip­teurs » poten­tiels : jour­nal­istes & autres influenceurs.)

[32] Lucien Vogel (1886 ‑1954), édi­teur et jour­nal­iste français, époux d’Yvonne (dite Cosette) de Brun­hoff (1886 — 1964). En 1920, Cosette Vogel est la pre­mière rédac­trice en chef du mag­a­zine Vogue France. Ils auront trois enfants. L’aînée, Marie-Claude (née en 1912) sera résis­tante puis députée com­mu­niste sous le nom de Vaillant-Couturier.

[33] Sports et Diver­tisse­ments, par­ti­tions d’Érik Satie & dessins de Charles Mar­tin (édi­tions Lucien Vogel, 1923).

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